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Les massacres de Dinant par Ernest Evrard

Le texte d’Ernest Evrard "Les massacres de Dinant" a été publié pour la première fois en 1919. Il est conçu comme un long réquisitoire contre les Allemands, appelés les "Boches". Ernest Evrard clame l’innocence des Dinantais et entend bien qu’on le rende justice. Autre originalité du texte : il ne s’arrête pas à la seule journée du 23 août mais relate également la déportation de 400 Dinantais à Cassel (Allemagne)

Texte reproduit dans son intégralité avec l’autorisation de François Bellin du site eglise-romane-tohogne.be

LES MASSACRES DE DINANT
par Ernest EVRARD

VOYEZ S’IL Y A UNE DOULEUR SEMBLABLE À LA MIENNE

LES MASSACRES DE DINANT

CHAPITRE I

Avant-propos

L’horrible tragédie qui se déroula à Dinant, en août 1914, restera à jamais gravée dans la mémoire de ceux qui la vécurent, et ces crimes odieux, cyniquement perpétrés par l’État Major allemand, seront une honte pour la fameuse kulture germanique. Il faut, en effet, remonter bien loin dans l’Histoire, c’est-à-dire aux époques où la civilisation n’était pas encore connue, pour découvrir des atrocités semblables à celles commises par la race teutonne.

Et les Boches, cependant, se targuaient d’être les champions de la civilisation !...

Aujourd’hui que le Droit a trioumphé de la Force brutale, les Allemands déchantent et s’accusent mutuellement, rejetant la responsabilité de leurs crimes sur ceux qui n’ont pas eu le courage d’affronter les déboires de l’adversité et qui, à l’heure actuelle, vivent paisiblement à l’étranger.

* * *
Dinant fut la ville belge la plus martyrisée par les hordes teutonnes. Il résulte d’un rapport officiel, émanant de l’administration communale, que 650 civils furent lâchement assassinés par les Barbares ; parmi ces victimes se trouvaient 80 femmes et 18 enfants en-dessous de 14 ans, notamment 8 de moins de 2 ans 1/2.
Le récit que nous allons entreprendre, nous le certifions sincère et véritable : nous n’exagérons aucun des faits qui y sont relatés, car nous voulons laisser aux générations futures un exposé authentique de la mentalité boche.
Mais il est bon que nous fassions auparavant un petit exposé des lieux, afin que le lecteur puisse suivre aisément les différentes phases des événements qui se sont passés dans la cité martyre.

* * *
Les Français occupaient la rive gauche de la Meuse, et les Allemands, venant de Ciney, s’établirent sur la rive droite, essayant de forcer le passage du fleuve. Sur la rive droite, trois grandes routes conduisent en ville ; l’une rejoint la route de Givet, aux Rivages, près du rocher Bayard. La seconde est celle qu’on dénomme route de Ciney ; elle débouche rue Adolphe Saxe ; à Dinant, on l’appelle plus communément rue Saint-Jacques. Lorsqu’on prend la 3e, on vient échouer au faubourg de Leffe.

Tels sont donc les trois grands chemins que les Allemands avaient à leur disposition pour entrer en ville.

Lorsqu’on se trouve sur les hauteurs, on découvre facilement ces routes qui ressemblent à des gorges profondes. Il existe aussi des petits sentiers que les piétons seuls peuvent utiliser et qui aboutissent directement aux différents quartiers de la Ville.

Les Boches ne manquèrent pas de s’en servir ; bon nombre d’entre-eux cependant n’eurent pas la satisfaction d’aller fort loin, les Français mitraillant tous ceux qui osaient s’aventurer par ces petits chemins sinueux. Nonobstant, les fantassins ennemis continuèrent à descendre en Ville par ces sentiers, offrant ainsi une cible merveilleuse à nos alliés qui se trouvaient sur la rive gauche ; c’est ainsi que les Allemands eurent des pertes en hommes assez sensibles.

* * *
Nous ne nous attarderons pas à la légende des francs-tireurs qui a vécu, et qui fut exploitée par nos envahisseurs pour masquer leurs crimes.
Il est avéré que toutes les armes furent déposées à l’Hôtel de Ville, dès que le bourgmestre, M. Defoin, en eût donné l’ordre par affiche. – Même les outils de jardinage furent apportés à la Salle communale par des profanes...

CHAPITRE II

Sinistre présage

Les jours qui ont précédé la journée sanglante furent fertiles en incidents. Des rencontres de patrouilles, tout d’abord, eurent lieu dès les premiers jours d’août ; puis
vint la bataille du 15 août qui se termina par la victoire des Français. Effectivement, les Boches en débandade se retirèrent sur Ciney après avoir commis des atrocités sans
nom à la Citadelle où se trouvaient des soldats français ; quelques-uns de ceux-ci, inférieurs en nombre, furent soumis à de cruelles tortures, puis pendus par leurs ennemis. On peut encore voir à cet endroit les traces — nous ne dirons pas de ce combat, mais de l’horrible tuerie qui démontrait parfaitement de quels principes étaient
imbus les soldats du Kaiser sanguinaire...

Tel maître, tels valets !... Ils nous le firent bien voir dans la suite !

* * *
Après cette bataille, il semblait que nous ne devions plus être importunés et que les Allemands tenteraient de passer la Meuse à un autre endroit. Cette illusion nous ne la conservâmes pas longtemps. Des rencontres de patrouille augmentèrent nos inquiétudes, nous faisant prévoir qu’un combat, plus violent que le précédent, aurait lieu à bref délai.

* * *
Le vendredi 21, les Barbares devaient nous montrer de quoi ils étaient capables. L’État Major qui se trouvait à Taviet, à 8 kilomètres de Dinant (voir le fameux Livre blanc allemand), ordonna une randonnée à travers notre ville !
Mais pour encourager ces fameux guerriers et leur faire commettre les pires méfaits, il fallait les enivrer. À cette fin, ces « héros » pillèrent les caves du château d’Herbuchenne (hameau situé sur les hauteurs près de Dinant) : des bouteilles de vin en sortirent comme par enchantement, et furent dégustées en peu de temps.
L’orgie commençait...

Vers 10 heures du soir, cette soldatesque ivre descendit dans Dinant par la rue Saint-Jacques, se livrant à des scènes indescriptibles aux cris de « À mort, à mort !... ».

Que nos lecteurs se figurent des sauvages qui viennent de découvrir leur proie : la comparaison ne pourrait être mieux choisie si l’on veut véritablement être édifié sur ce
drame !

Jetant la panique, semant la terreur dans la rue Saint-Jacques, les bandits casqués enfoncent les portes à coups de hache et pénètrent dans les habitations... Plus loin, ils déchargent leurs revolvers dans les fenêtres ; d’autres, munis de bombes incendiaires, mettent le feu à quelques maisons. C’est ainsi que 5 personnes périssent dans les flammes, sans que leurs voisins apeurés aient pu leur porter
secours.

Prenant à gauche, quelques-uns de ces forcenés entrent dans la rue Saxe, et parviennent ainsi jusqu’au pont qui est barricadé ; ils n’osent s’aventurer plus loin car ils essuient des coups de feu des soldats français postés sur l’autre rive.

Tels des démons, ils reviennent rue Saint-Jacques où ils recommencent leurs exactions.

Les habitants, consternés, véritablement affolés, se cachent où ils peuvent : d’aucuns même se croient plus en sûreté sur les toits ! C’est de la terreur partout, on ne sait
plus ce que l’on fait.

Le feu qui dévore quelques maisons ouvrières vient ajouter le comble à cet affolement général : on se voit déjà dans le brasier que les Boches ne manqueront pas d’allumer
lorsqu’ils passeront. Que faire ? Sortir de l’habitation où l’on est abrité, c’est se livrer à cette soldatesque ivre, dégoûtante, qui s’entretue. – Rester, c’est périr dans les
flammes ; à tout instant, on s’attend à ce qu’une de ces bombes infernales vienne mettre le feu à l’immeuble...

Soudain, une intervention se produit : elle provoque une panique tant chez les civils, cachés un peu partout, que parmi les Teutons qui remontent la rue Saint-Jacques
plus vite qu’ils ne l’ont descendue !

Ce sont les canons français qui se font entendre ; des obus sont venus tomber dans la bande de forcenés, ce qui détermine leur retraite d’une façon peu glorieuse !

* * *
Le lendemain, nous pûmes constater les dégâts causés par cette randonnée toute prussienne. Par ci, par là, on remarquait des flaques de sang, on retrouvait des bombes n’ayant pas explosé, des cartouches... enfin, tout un attirail de guerre.

Mais ce qui était le plus impressionnant, c’étaient ces décombres encore fumants, ces habitations incendiées.

Allant aux nouvelles, nous apprenons que l’on a à déplorer la mort de 5 à 6 personnes, parmi lesquelles celles que nous renseignons plus avant être restées dans l’incendie.
On signale aussi quelques blessés, dont une femme qui succomba peu après à ses blessures ; sa fillette, également blessée, doit être amputée d’une jambe.

* * *
L’effroi, la terreur règnent toute la journée de samedi parmi la population dinantaise : une bonne partie de celle-ci s’enfuit de la rive droite pour se réfugier sur la rive gauche, escomptant ainsi être plus en sûreté.
Le commandant français, dès les premières heures du matin, autorisa ses soldats à passer la Meuse en bateau et à transporter la population d’une rive à l’autre. Le pont
est barricadé ; des fils de fer barbelés y sont placés, et on ne peut donc l’utiliser pour le passage du fleuve. À midi, ce transbordement cesse, car des ordres formels sont transmis.
Dès lors, la population restée sur la rive droite est complètement isolée. Un silence de mort plane sur toute la ville ; on pressent qu’une catastrophe est imminente. Il est à prévoir que les Huns recommenceront leurs exploits ; cependant on a encore confiance... Peut-être un de leurs chefs aura-t-il conscience de tout ce qu’il y a d’odieux et d’inhumain dans ces tueries injustifiées ?

En désespoir de cause, on se berce toujours d’illusions qui, trop souvent, ne sont que chimères...

Une indicible détresse, nonobstant, a envahi cette population isolée, et cela perdure toute la nuit du samedi au dimanche.

Ah ! cette nuit d’attente ! Que d’angoisses elle a causée !
Que d’inquiétudes ! Que de pleurs ! Quel cauchemar !

À tout instant, on s’attendait à l’apparition des casques pointus ; on les voyait, en rêve, exercer leur oeuvre de dévastation. Ils ne vinrent cependant pas cette nuit, mais les inquiétudes ne diminuèrent point. En effet, que cachait ce silence ? Nul n’eut pu le dire !

Tous les coeurs battaient à l’unisson, et le moindre bruit suffisait pour provoquer l’effarement général.

Cette veillée sinistre, au cours de laquelle tous avaient fait le sacrifice de leur vie, parut durer des siècles à ceux qui la vécurent.

* * *
Pendant ce temps, les Allemands préméditaient leurs crimes. Un de leurs officiers avait dit à M. le Curé de Dréhance, qui lui parlait de l’incendie de la rue Saint-Jacques : « C’est un petit feu cela, vous verrez quelque chose de plus grand... ». La préméditation est donc bien établie : les ordres provenaient de l’État Major impérial, qui est responsable de l’affreuse tuerie que nous allons conter.

CHAPITRE III

Journée sanglante

23 août !...
Dès l’aube, les canons tonnent, les mitrailleuses crépitent : le bruit infernal de celles-ci énerve de plus en plus la population civile déjà si surexcitée.

C’est la bataille qui recommence avec plus d’acharnement cette fois. Un brouillard favorise l’infanterie boche qui descend en ville, jetant la panique parmi la population
terrée dans les caves.

Tels des bandits, ils enfoncent les portes, pénètrent dans les maisons, faisant sortir les occupants et les groupant pour les diriger vers Saint-Nicolas où tantôt on fusillera
en masse.

Ils séparent les enfants de leurs parents afin de jouir, les Barbares, du spectacle affreux de cette séparation.

Dans le centre de la Ville, après avoir expulsé les habitants de leurs demeures, ils incendient celles-ci et obligent leurs victimes à assister à la destruction de tout ce qu’ils ont de plus cher au monde. Par ci, par là, on rencontre des soldats pillards, transportant du vin et des vivres, qu’ils ont dérobé dans les maisons auxquelles ils ont mis le feu dès que leur vol fut accompli.

Partout, des protestations s’élèvent contre de tels procédés, mais peine inutile, rien n’émeut les Teutons. Au contraire, ces plaintes ont pour résultat d’augmenter la
fureur du boche sanguinaire, et de redoubler ses exactions contre la population innocente.

Dans la rue Grande, une gamine, âgée de 7 ans, la petite Goard, qui va à la recherche de sa mère, est jetée dans le brasier. Un peu plus loin, sa mère expirait sous les coups de baïonnette des bandits.Toujours dans la même rue, une dame Collin, qui voulait sortir de sa maison, se voit refuser cette permission par les Boches : ceux-ci referment la porte après avoir jeté une bombe incendiaire dans l’immeuble. Mme Collin a donc péri dans les flammes.

* * *
Au cours de cette journée tragique, Dinant eut à déplorer la mort de M. le docteur Eudore Remy, si serviable envers ses concitoyens. Le distingué praticien fut
appelé, au cours de la bataille, à donner ses soins à M. Couillard, rue Sax. Il avait cependant connaissance de ce qui se passait en ville ; nonobstant, il n’y prit garde et se rendit chez son patient. Il se munit du brassard de la Croix-Rouge et parvint ainsi chez Monsieur Couillard.
Peu après, les Barbares pénétrèrent dans l’immeuble et en firent sortir tous les habitants, même M. Couillard qui était très malade. Ils retinrent M. Remy auprès ’eux ; quant aux autres, on les groupa et on les dirigea vers la rue Saint-Jacques. Par la suite, on verra que M. Couillard fut fusillé au Pont d’Amour.
Il est impossible de savoir ce qu’il advint de M. Remy : ses parents sont sans nouvelle... Il y a tout lieu de croire que les bandits l’ont jeté dans le brasier qu’ils allumèrent peu après le départ des autres victimes.
Cet homme, si bon, si dévoué pour ses concitoyens, est regretté vivement à Dinant où il était aimé de tous. L’auteur de cette publication se rappelle l’avoir vu soignant
les blessés allemands, le 8 août à Sorinnes. Au cours d’une escarmouche entre patrouilles, des uhlans avaient été blessés aux environs de Sorinnes. M. Remy fut
mandé par téléphone, et c’est là que nous le vîmes prodiguant ses soins à ces Allemands qui, quelques jours plus tard, devaient lui faire connaître comment la race teutonne traitait ceux qui soignaient leurs blessés. Effectivement, il nous revient que M. Remy, lorsqu’il sortit de la maison Couillard, exhiba des attestations émanant de blessés allemands ; les bandits n’en eurent donc cure ainsi qu’on a pu le voir.

* * *
Dans la soirée et le surlendemain, tandis que Dinant était en flammes, tous les civils, sans exception, qui étaient découverts, furent groupés et amenés à l’Abbaye de Leffe
sous la garde de soldats armés jusqu’aux dents...

D’autres furent conduits à la caserne du 13e de ligne, située également au quartier de Leffe. – C’est ici que se place un incident tragi-comique : le soir du 23 août, M. Ernest Gérard, imprimeur, ainsi que plusieurs de ses concitoyens, avaient été enfermés dans cette caserne.Vers le milieu de la nuit, une lampe à pétrole, qui éclairait le dortoir improvisé, prit feu : M. Gérard s’empara immédiatement de la lampe et la jeta par la fenêtre afin d’éviter un incendie. Aussitôt, grand branle-bas parmi les soldats se trouvant dans le bâtiment ; ils courent de tous côtés !
Bientôt un officier apparaît dans les salle des prisonniers, revolver au poing. « Vous allez être fousillés, s’exclame le lieutenant, vous avez renseigné les Français par des
signaux lumineux ! » – Une explication est nécessaire, et M. Poncin, qui connaît la langue allemande, renseigne au Teuton ce qui s’est passé ; ce dernier disparaît, et paraît satisfait !

Le sort des prisonniers n’était toutefois pas connu ; ces malheureux ignoraient ce que l’on allait faire d’eux, et c’est dans une angoisse mortelle qu’ils passèrent ces tristes
jours qui suivirent le 23 août.

Le jeudi et le vendredi, ils furent mis en liberté, mais combien furent déçus en retrouvant leurs maisons incendiées, leurs foyers détruits...

La tuerie de Leffe

S’il en est un quartier de la ville qui a le plus souffert, c’est bien celui de Leffe !

Là des scènes atroces se sont passées, auxquelles a succédé une tuerie en masse de la population mâle. Neuf hommes ont pu sortir vivants de la tragédie qui s’est
déroulée dans ce faubourg...
La population de Leffe était composée, en grande partie, d’ouvriers tisseurs, qu’occupait une usine, dirigée par M. Himmer, vice-consul de la République d’Argentine.
En réalité, tout le personnel de cette usine ressemblait à une grande famille, au sein de laquelle régnait une parfaite concorde. M. Himmer était considéré comme le père
de cette « grande famille ».

* * *
Lorsque les hordes barbares pénétrèrent dans ce faubourg, ils se trouvèrent en présence, ou plutôt ils trouvèrent dans leurs caves, les familles de ces ouvriers qui
redoutaient tant l’arrivée des Teutons, dont on connaissait les exploits de la nuit précédente à la rue Saint-Jacques.
Des cris sauvages se firent entendre dès le matin dans toutes les rues de Leffe : des portes, des volets sont défoncés à coups de hache. La soldatesque fait sortir toute la
population, exécutant les hommes sommairement à certains endroits aux yeux de leurs épouses et de leurs enfants.
Avide de sang, cette soldatesque envahit tout Leffe : malheur à ceux qui se trouvent sur son chemin ! C’est ainsi que périrent par ci, par là, des hommes, des femmes
et des enfants qu’une avant-garde avait fait sortir de leurs abris.
Chez M.Victor Poncelet, un officier se présenta, accompagné d’un soldat. Après avoir terrorrisé Mme Poncelet et ses 7 petits enfants, menaçant à tout instant de fusiller le
chef de famille, la brute enjoignit à son ordonnance de tuer M. Poncelet. Le soldat refusa, et immédiatement le forcené accomplit lui-même le crime, n’écoutant pas les
supplications d’une mère éplorée et de ses enfants.
Une demoiselle Fonder, âgée de 18 ans, fut trouvée dans la cave de son habitation et passée par les armes, non sans avoir subi mille tortures.
D’autres crimes furent encore perpétrés isolément, notamment M. Naus, contremaître à l’usine, fut fusillé aux yeux de son épouse.

* * *
Vers 10 heures du matin, une cinquantaine d’hommes qui s’étaient réfugiés avec leur famille au Couvent des Prémontrés, sont rassemblés, sur l’ordre d’un officier, près
d’un mur en face de ce couvent.
Quelle est leur destinée ? Que leur veut-on ?

Ce sont des questions que les malheureux se posent mutuellement. Leur sort est décidé en haut lieu : ils vont mourir ! Mais quelle mort affreuse !

Là, plus loin se trouvent leurs mères, leurs femmes, leurs enfants ; les yeux hagards, elles cherchent partout, les uns l’enfant qu’elles ont élevé, les autres le mari et le père
tant aimé.

Cependant, on n’ose encore croire à l’horrible réalité, car il semble que cette séparation n’ait été faite que dans le but d’effrayer la population.

Mais c’est trop d’espérance ! Un coup de sifflet retentit et les soldats tirent dans le groupe... Tous les malheureux tombent la face contre terre : beaucoup ont cessé de vivre.
Toutefois, il y a des blessés qui gémissent, et un officier crie que « l’heure de la ‘Justice’ est passée : que ceux qui vivent encore peuvent se relever, ils sont libres... ». Ces paroles produisirent l’effet attendu par les Teutons : les « rescapés » se relevèrent sans se douter du sort qui les attend. Une mitrailleuse est là qui veille, et aussitôt un soldat la fait manoeuvrer : les survivants de la première fusillade n’échappent pas cette fois, ils sont fauchés par des balles qui pleuvent dans le petit groupe.

Au cours de la journée, on a amené d’autres personnes de Leffe, cachées dans leurs caves, au Couvent des Pères Prémontrés.

Le sang qui a coulé ce matin près du mur fatal, ne suffit pas aux tortionnaires. Il leur faut d’autres victimes. À tout instant, ils détachent donc des groupes de 2 à 3 hommes et les conduisent auprès des fusillés du matin où l’effroyable scène recommence...

Il en est ainsi jusqu’au soir. Ces bandits poussent ensuite l’audace jusqu’à faire verser
une somme de 15.000 francs par les Révérends Pères Prémontrés, menaçant des pires représailles si cette somme n’est pas trouvée dans un délai qu’ils fixent. – Où
trouver cet argent ? – Les Prémontrés fournissent ce qu’ils possèdent, et les réfugiés complètent la somme manquante. – Malgré cela, les vampires « perquisitionnent » dans l’Abbaye ; ils découvrent deux Pères Prémontrés qui se couchent dans un souterrain, tellement leur frayeur est grande. Les Boches les fusillent sur place, puis jettent leurs corps dans le ruisseau qui est à proximité.

* * *
À la nuit tombante, M. Himmer, ainsi que plusieurs de ses employés et ouvriers, sont découverts dans l’usine où ils se cachent, craignant de subir de même sort que leurs
compagnons. – On les amène auprès du mur : M. Himmer invoque son titre de Consul de la République Argentine afin de sauver son personnel.Voyant qu’il n’obtiendra rien
des boches avec lesquels il parlemente, M. Himmer offre le sacrifice de sa vie pour satisfaire la fureur sanguinaire des Barbares. Rien n’y fait, tous (M. Himmer compris)
sont placés contre le mur et les coups de feu se succèdent, accomplissant leur oeuvre de mort.

Le beau geste du Directeur de l’Usine restera gravé dans la mémoire des habitants de Leffe : jamais on n’oubliera qu’il a voulu s’immoler pour sauver la vie à ses ouvriers et qu’il est tombé victime de son dévouement.

Dans les fonds de Leffe, à la scierie Ravet, 69 personnes trouvent la mort dans des conditions non moins horribles. Traqués par les Allemands, de nombreux civils
cherchent asile à cet endroit : cela ne les sauve pas, car bientôt les forcenés y pénètrent et les fusillent sans autre forme de procès. – D’autres civils des environs sont amenés également à la scierie ; ils subissent le même sort après avoir été odieusement maltraités.

Les mêmes exploits sont renouvelés au Couvent des Soeurs où 24 hommes sont tués à coups de fusil et de baïonnette ; parmi ceux-ci se trouve un gamin de 14 ans,
le nommé Alphonse Monin. – « Pas de pitié pour les hommes », tel est le cri des chefs qui commandent ce régiment de bandits ; ils n’ont cependant pas compassion
des femmes, comme on pourra le voir au cours de notre récit.

Pour enterrer les morts, ils eurent recours aux quelques civils qui étaient échappés de leurs griffes. – Un de ces malheureux fut frappé odieusement par des soldats parce
que, après avoir découvert le corps de son père et de son frère, il abandonnait cette répugnante besogne.

Ces crimes qui ont endeuillé Leffe, ont été commis principalemnt par le 178e Régiment d’infanterie, commandé par le colonel von Reyter ; les chasseurs du 11e
bataillon, le 183e d’infanterie et une fraction du 177e participèrent également à ces massacres.

À la ferme de Malaise

Cette ferme est située sur les hauteurs de Leffe, et domine ce faubourg. Elle était habitée au moment de l’invasion des Barbares par les frères Bultot.

Le 23 août, le 1er bataillon du Régiment des fusillers (n. 108, d’après le Livre Blanc allemand) grimpe la colline et parvient à la ferme où un massacre en règle s’organise.

Les frères Alexis, Jules et Joseph Bultot, – Alexis Englebert, Léopold Gonze, Lucien Mazy et Eugène Goffin (ce dernier âgé de 15 ans), qui se cachaient dans les caves par crainte des Teutons, sont tués comme des chiens sans avoir pu dire un mot.

Après quoi les assassins se retirent, satisfaits d’avoir commis un crime de plus.

Au quartier Saint-Pierre

Débouchant de la rue Saint-Jacques, les vandales se mettent en devoir de chercher leurs victimes dans ce faubourg.

Les civils, comme on le conçoit, n’osent se risquer dans les rues. Cela augmente la fureur des Saxons qui enfoncent les portes et parviennent ainsi à grouper quelques hommes sur lesquels ils assouvissent leur haine.

Certains, agissant au plus pressé, fusillent sur place ; au Collège Communal, rue des Tanneries, lieu-dit Dry les Waines, des scènes de ce genre ont lieu, suivies d’atrocités
que nul ne pourrait décrire. Mais une tragédie plus abominable se déroule près du jardin Laurent : environ une trentaine d’hommes sont « extraits » de la Brasserie Monin et conduits au mur de ce jardin.

Un officier déclare à ces malheureux qu’ils vont être fusillés et fait aligner ses soldats. – Parmi les prisonniers se trouve M. Junius, professeur à l’Athénée, qui comprend
l’Allemand : il a saisi la conversation de l’officier et veut s’interposer pour expliquer à cette brute que ses concitoyens sont innocents. – On ne lui en donne pas le temps, car l’ordre est donné : la fusillade comence. – M. Junius est également parmi les victimes.

« Le mur était rempli de sang, d’après ce que nous dit un survivant, et tout ce qu’on peut imaginer de hideux était étalé à mes côtés : des cadavres affreusement mutilés
par les coups de baïonnette, des crânes horriblement déchiquetés par les coups de revolver que les assassins tirèrent, leur forfait accompli, pour s’assurer que tout le monde était mort. »

Trois hommes ont échappé à cette tuerie, non sans avoir fait usage de plusieurs ruses qui leur ont, certes, valu la vie, car les Teutons n’avaient pas de pitié pour qui que
ce soit.

Dans la rue Saint-Pierre se poursuit le carnage : la soldatesque fusille à bout portant quiconque se trouve sur son chemin. – Des civils, qui se sont enfuis dans les jardins
à l’approche de l’ennemi, n’échappent pas à la fureur sanguinaire du Boche. Dans cette rue, 17 hommes et 5 femmes périssent de cette façon : M. Longueville, commissaire de police, notamment, est tué sur le seuil de sa porte aux yeux de sa femme et de ses deux filles.

M. Barzin, greffier adjoint retraité, âgé de 70 ans, très myope, subit le même sort que son voisin M. Longueville.
Dans la soirée, toute la rue Saint-Pierre flambe ; les bombes incendiaires des assassins achèvent leur oeuvre de destructions.

À la rue Saint-Jacques

Cette rue, qui avait déjà tant souffert la nuit du 21 au 23 août, fut encore le théâtre d’atrocités inouïes.

Heureusement, de nombreux civils avaient quitté leurs habitations, craignant – à juste titre – le renouvellement des faits du jour précédent. De telle sorte que la rue était
plus ou moins inhabitée. Les rares civils qui y furent découverts, furent fusillés sans autre forme de procès.

Deux vieillards, les époux Materne-Taton, âgés d’environ 70 ans, trouvèrent la mort dans cette affreuse tuerie.

Au lieu-dit Pont d’Amour, situé au-dessus de la rue Saint-Jacques, on retrouva – lorsque le calme fut rétabli –, les cadavres de huit personnes que les boches avaient martyrisées comme ils savent le faire. Parmi ces victimes de la barbarie teutonne, étaient MM. Jules Monard et Auguste Couillard, âgés tous deux de 70 ans.

Comme on le voit, les Allemands ne respectaient guère la vieillesse : loin de là ; on peut constater qu’ils se trouvaient véritablement dans leur élément ! – Et ces gens-là
osent parler au nom de la civilisation !

Au quartier Saint-Nicolas

Dévalant des hauteurs d’Herbuchenne par la Montagne de la Croix, les barbares, ivres de sang, se répandent dans tous les quartiers de la ville en tirant des coups de feu dans les fenêtres et en incendiant les maisons au moyen de grenades que leurs dignes chefs leur avaient spécialement fait distribuer à cet effet.

Descendant la rue Saint-Roch, ils ont bientôt rassemblé, dans la forge, la maison et l’écurie appartenant à M. Bouille, tous les habitants de ce quartier qui se tenaient
cachés dans leurs caves, terrorisés par les cris de ces forcenés.
Inutile de dépeindre le calvaire que durent endurer ces innocents. À chaque instant, ils se voyaient menacés d’être brûlés vifs dans les locaux où ils étaient parqués.

Des soldats passant près de là leur adressaient des paroles incompréhensibles et faisaient des gestes furieux qui, eux, étaient par trop compréhensibles.

De nouveaux arrivés apportèrent à ceux qui se trouvaient déjà dans le bâtiment des nouvelles qui, loin de les rassurer, ne faisaient qu’augmenter leurs justes craintes.

À peu près vers 5 heures du soir, on fit amener cinq hommes et une femme auxquels on ajouta M. Lambert Thirifays. Ce groupe fut collé au mur ; aussitôt une décharge retentit et les malheureux tombèrent sous les coups des balles prussiennes.

Après cela, les hordes du kaiser se mirent à piller la maison Gilles située en face de l’écurie Bouille, lançant par les fenêtres tout ce qu’ils trouvaient. Non centents de
cela, ils mirent le feu au bâtiment, augmentant ainsi les souffrances des prisonniers qui, pendant des heures entières, avaient été exposés aux rayons du soleil d’été. Ce fut dans ce brasier que fut jeté, vivant, un habitant de la rue, un peu simple d’esprit.

Vers 5 heures, on fit sortir les malheureux qui passèrent à travers la rue Saint-Roch et la rue Léopold en flammes entre deux haies de soldats. Arrivés près de la maison
Tschoffen, on fit un triage, séparant les hommes de leurs femmes et de leurs enfants, ceci au milieu des pleurs et d’adieux touchants.

On dirigea ceux qui étaient destinés à être fusillés vers le mur Tschoffen qui, par la suite, restera tristement célèbre.

Là, on fit disposer les innocents sur quatre lignes, tandis que les bandits émoniaques se mettaient sur deux rangs, les premiers à genoux, les autres debout.

L’officier qui les commandait s’avança alors vers les victimes et leur adressa un court discours dont voici, en quelques mots, la signification : « Les civils ont tiré sur nos
braves troupes. Tous vous allez subir un châtiment exemplaire et mérité : vous allez être fusillés. ».

Une clameur formidable de protestation accueillit ces paroles mensongères à laquelle se mêlèrent les cris et les pleurs des parents qui se trouvaient à l’écart.

À ce moment passa Mme Albin Laurent qui venait d’accoucher et qu’on transportait sur une civière. – Reconnaissant son mari parmi le groupe des hommes destinés à être fusillés, elle supplia qu’on lui laisse dire adieu. – Le commandant acquiesça à la demande, et M. Laurent s’en vint auprès de sa femme, mais ne retourna point au peloton, comme on lui avait commandé. – C’est ainsi qu’il échappa à la mort.

L’officier se retira, un commandement bref retentit suivi d’un coup de sifflet et, immédiatement, d’une salve d’infanterie : le crime était accompli. Quelques décharges
successives eurent lieu, accompagnées des râles et des gémissements des blessés que l’on achevait. Les assassins se dispersèrent ensuite en chantant et non sans avoir accompagné leur forfait d’un triple hourrah !

Des troupes défilèrent pendant quelque temps en tirant des coups de revolver sur la masse informe de cadavres, puis l’on n’entendit plus rien si ce n’est que de rares
hoquets et lamentations des innocentes victimes qui agonisaient et ne cessaient de demander à boire.

C’est alors que des blessés se dégageant du tas de cadavres, traversèrent la rue en se traînant et se dirigèrent vers la maison appartenant à M. Frankinet et, de là, se rendirent dans les bois et campagnes à la recherche de milieux plus propices. Il y en eut ainsi qui, pendant nuit et jour, parcoururent des distances sans boire ni manger, ayant toujours cette vision atroce de la fusillade.

Pendant que se déroulait cette tragédie, d’autres personnes avaient été amenées à la prison d’Albeau située non loin du mur Tschoffen.

Dès que les premiers furent passés par les armes, on fit sortir ceux qui se trouvaient dans la prison. Aucun d’eux n’ignorait le sort qui lui était réservé : ils allaient être
fusillés tout comme leurs compagnons qu’ils apercevaient là-bas étendus la face contre terre.

Tout à coup, un ordre survint : on ne fusillait plus. Ému sans doute par tant de sang versé innocemment, l’état major jugea opportun de faire cesser ce drame, mais le
même esprit de haine existait encore tant chez les officiers que parmi les soldats. Les prisonniers en furent quittes à aller passer quelques mois dans les geôles de Cassel.

Tandis que ces drames se déroulaient aux abords de la prison, d’autres exactions se commettaient à l’intérieur ; un docteur qui était en train de panser des blessés fut surpris par un officier. – Cette brute déchargea son arme dans la direction du médecin, qui ne fut pas atteint mais qui se laissa tomber, faisant le mort. – C’est ainsi qu’il
échappa à la fureur sanguinaire du Boche.

* * *
Le faubourg Saint-Nicolas était très populeux. Au surplus, bon nombre des malheureux qui y furent tués provenaient du centre de la Ville. On les avaient forcés de
quitter leurs maisons qu’ils virent brûler quelques instants après de la main de leurs bourreaux.
Leurs foyers détruits, ils étaient sur le pavé comme on peut dire. – Et qu’attendaient-ils encore de ces bandits qui les maltraitaient odieusement ? Assurément rien de bon !
On put le voir par la suite.

* * *
Les récits des survivants de cette fusillade ont permis de dresser contre les assassins un réquisitoire circonstancié et détaillé ; pour les générations qui suivent, ce sera un avertissement contre les menées des bandits d’Outre-Rhin.

Au quartier des Rivages

Des habitants des Rivages avaient été rassemblés dans l’après-midi de cette terrible journée, et dirigés vers les bords de la Meuse en bas de la route dite « Froidveau », à
l’endroit où les boches avaient construit leur pont.

Vers 5 heures du soir, des soldats français en retraite tiraient encore quelques coups de feu de la rive gauche de la Meuse. C’est alors que fut requis M. Edmond Bourdon, greffier-adjoint ; on lui enjoignit de passer le fleuve et d’aller informer les tirailleurs que si un coup de feu était encore tiré par eux, tous les civils qui se trouvaient là seraient fusillés.

Conscient de son devoir et croyant sauver la vie à bon nombre de civils dinantais, M. Bourdon remplit sa mission et revint peu après légèrement blessé par les balles d’un soldat allemand qui s’était ingénié à tirer dans sa direction alors qu’il passait le fleuve. – Il était porteur d’une attestation d’un officier français certifiant que c’étaient des troupes régulières qui tiraient de l’autre rive ; – le boche auquel il tendit ce papier le déchira, après en avoir pris connaissance.

M. Bourdon était marié et père de trois enfants, parmi lesquels une fille âgée de 13 ans. Quelles angoisses durent éprouver ceux-ci lorsqu’ils virent partir leur époux et
père qu’ils croyaient ne plus voir revenir et aussi quelle joie ils ressentirent lorsqu’ils le virent arriver, blessé c’est vrai, mais vivant quand même. Pauvres malheureux ! Ils ne se doutaient pas que, quelques instants après, ils devraient affronter le peloton l’exécution et périr sous les balles meurtrières des bandits qui les composaient.

LES RIVAGES

En effet, M. Bourdon était à peine revenu de sa mission qu’il était mis au mur avec sa femme et ses enfants, sauf un de ceux-ci qui parvint à s’éclipser ; une décharge éclata et les malheureux tombèrent pêle-mêle les uns sur les autres, au milieu des cris des enfants et des femmes qui assistaient, terrorisés, à cette sauvagerie caractérisée des Teutons.

Ici, comme au mur Tschoffen, il y eut aussi des rescapés, notamment M. Hubert Kinique, qui est le seul survivant de sa famille composée de six membres.

Trois familles furent particulièrement éprouvées : la famille Kinique eut 5 tués ; la famille Bourdon, 4 tués et la famille Betemps également 4 tués et dont la survivante
est Félicie Betemps.

De plus, messieurs Félix Bourdon et Hubert Kinique ont eu leur maison incendiée et durent subir tous les tourments inimaginables dans les prisons de Cassel.

Ce qui met le comble à cette barbarie sans nom, c’est que les fidèles et dignes soldats de l’empereur obligèrent M. Félix Bourdon à creuser lui-même la fosse qui devait recueillir ses parents et le forcèrent ensuite à les enterrer. D’autres civils furent aussi contraints de creuser les fosses destinées à recevoir les cadavres des innocents. Si, par malheur, il y en avait un qui levait la tête ou tâtait le pouls d’une des victimes afin de s’assurer s’il n’y avait pas encore quelque espoir de vie, aussitôt il sentait la crosse d’un fusil s’abattre sur lui ou un poing s’asséner sur son visage.

Les boches ne se bornèrent pas là ; nous citerons les principaux actes auxquels se livrèrent isolément les soldats. Le nommé Charles Pinsmaille, en voyant les cruautés
qui se commettaient, devint subitement fou et se précipitant à l’eau, il s’écria : « amarades, adieu ! ». Aussitôt qu’il reparut à la surface, la sentinelle le mit en joue et le tira. Le malheureux coula aussitôt à pic et on ne retrouva trace nulle part de son cadavre.

Madame Nelly Rodrique-Ninitte était occupée à donner à boire à son enfant âgé de 6 mois, lorsque soudain une grenade fut lancée de la rue par une main meurtrière
et vint tomber sur les genoux de la mère qui se sauva dans la cour ayant les vêtements en flammes. Elle ne put survivre à ses brûlures. Peu de temps après, son enfant, qui avait été transféré au couvent des Soeurs, y mourait également.

Un autre cas aussi qui démontre que les barbares n’avaient pas plus compassion pour les femmes que pour les hommes, c’est celui de Mme Vve Hénenne, âgée de 59 ans.
Le lendemain de l’horrible tragédie du Rocher Bayard,

Mme Vve Hénenne ainsi que son fils s’étaient cachés dans une cave et furent découverts par les hordes saxonnes. On donna ordre à René Hénenne d’enterrer les cadavres. Comme sa mère se refusait à ce qu’il se livre à cette répugnante besogne, elle fut lardée de coups de baïonnette, et, après avoir subi ces pires tortures, fut tuée par un de ses bourreaux. Son fils subit également le même sort.

Parmi ceux qui sont tombés à la fusillade sous le coup des balles prussiennes, se trouvent 17 enfants, âgés de moins de 15 ans :

Félix Balleu, 16 mois

Auguste Bara, 15 ans

Maria Beaujot, 6 ans

Marthe Beaujot, 11 ans

Maurice Betemps, 19 mois

Jeanne Bourdon, 13 ans

Joseph Dupont, 8 ans

René Dupont, 10 ans

Mariette Fivet, 3 semaines

Florent Gaudinne, 8 ans

Gilda Genon, 19 mois

Jules Kinique, 12 ans

Charles Lemaire, 13 ans

Gilda Marchot, 2 ans

Margueritte Morelle, 11 ans

Nelly Paulet, 1 an

Claire Struvay, 2 ans

Un des survivants de cette atroce tuerie a raconté qu’étant dans le tas de cadavres, il a entendu une femme – vraisemblablement l’épouse Fivet –, qui parlait, dans son
agonie, à son enfant tué dans ses bras par les Teutons.

* * *
Les Rivages, faubourg situé aux confins de la ville de Dinant, était très peuplé également. Le Rocher Bayard, dont on connaît la légende, se dresse en géant presqu’au bout de ce quartier.

* * *
À peu près au centre de ce quartier au lieu-dit « Redoute », la grand-route Dinant-Givet (sur un espace de 200 mètres environ), cesse d’être cachée par mes maisons : de la rive gauche, on aperçoit à cet endroit quiconque s’engage dans cette artère.
Les Boches qui, dès le matin, étaient parvenus en ville par la colline Saint-Nicolas voulurent donc se rendre à l’autre bout des Rivages. Mal leur en prit : ils furent accueillis à la « Redoute » par des coups de feu des soldats français postés sur l’autre rive.

Il leur fallait cependant passer !

Tous les civils qui furent découverts dans leurs habitations furent donc amenés à cet endroit et les Teutons se firent un véritable bouclier de ces malheureux. Mlle
Marsigny, âgée de 22 ans, reçut une balle à la tête et expira aussitôt ; d’autres furent blessés, notamment M. Deloy. Celui qui cherchait à se garer des balles françaises, était violenté par la soldatesque saxonne ; des femmes étaient obligées de tenir les enfants sur leurs bras, exposant ainsi ces mioches à la fusillade.

Les Français, voyant le procédé incorrect de leurs ennemis, cessèrent le feu. Les Allemands passèrent donc à partir de ce moment en se cachant encore derrière le
petit mur qui longe la route.

* * *
Le soir, tandis que l’infanterie française s’était complètement retirée, des femmes de Dinant qu’on avait séparé de leurs maris (lesquels avaient été fusillés au mur Tschoffen ou étaient dirigés comme prisonniers vers l’Allemagne), arrivèrent aux Rivages, chassées par une bande de forcenés teutons à travers les rues de la ville en
flammes. Croyant qu’elles seraient en sûreté dans ce quartier, elles voulurent y rester. Hélas, cette tranquillité fut de courte durée, car de nouveau elles durent s’enfuir vers
Anseremme, toujours escortées par les bandits ; elles ne trouvèrent repos que dans les villages environnants, Dhéhance, Foy, Celles, où elles furent très bien accueillies.

* * *
Neffe

Comme le bombardement devenait plus intense et mettait le feu aux bâtiments, un bon nombre d’habitants du quartier de Neffe (rive gauche) qui s’étaient réfugiés
dans les caves, s’étaient vus obligés d’en sortir s’ils ne voulaient pas être asphyxiés. Croyant être mieux à l’abri des balles et des obus ennemis, ils se cachèrent en-dessous d’un aqueduc passant sous la voie ferrée. Certes, si les Allemands ne seraient pas parvenus à passer sur cette rive, cet aqueduc aurait pu être la meilleure cachette que l’on puisse imaginer ; malheureusement, il n’en fut pas ainsi.
Environ vers 5 1/2 heures du soir, apparaît soudain une demi-douzaine de soldats allemands qui, aussitôt qu’ils ont aperçu les civils apeurés, se mettent à tirer dans le tas sans avertissement. Sans doute que cette tuerie n’allait pas assez vite ou que ce jeu ne leur plaisait pas suffisamment, car ils s’emparèrent des grenades dont ils étaient porteurs et les lancèrent avec des rictus féroces sur les malheureux parmi lesquels se trouvaient déjà des blessés et des tués. (Ces bandits faisaient partie du 101e régiment de Grenadiers, celui de la garde de l’empereur !)
En-dessous de cet aqueduc, il y eut en tout 24 victimes dont plusieurs femmes et enfants en bas-âge. À citer, M. Louis Florin, qui fut blessé à la jambe gauche et qui dut subir l’amputation. En outre, M. Florin eut sa femme tuée sous ses yeux.
L’hypocrisie des Teutons est une fois de plus démontrée à cette occasion. À l’effet de faire croire à une résistance de la part de leurs victimes, ils placèrent un revolver dans
la main d’une de celles-ci qu’ils venaient d’abattre. Malheureusement pour les boches, cette arme fut reconnue comme étant de fabrication allemande !

* * *
À divers endroits, tous les civils que les Allemands rencontrent sont fusillés sur le champ. Chez M. Leloup, un vieillard de 78 ans, M. Désiré Dasty est tué par une balle boche. L’épouse Dauphin, âgée de 76 ans, reçoit la visite des soudards teutons ; ceux-ci, sans rime ni raison, fusillent cette pauvre femme ainsi que des parents et amis se trouvant chez elle, au nombre de six.

M. Joseph Guéry et son épouse, âgée de 20 ans, subissent le même sort. Dans la maison Even, les forcenés assassinent les civils qui s’y trouvent : Mme Vve Even, âgée de 71 ans, n’échappe pas aux barbares. Plusieurs tueries isolées de ce genre ont eu lieu le dimanche et le lundi ; on compte 22 personnes tuées de cette façon.

D’autre part, environ cinquante personnes de Neffe furent transportées sur l’autre rive ; il y avait notamment, parmi ces groupes, des femmes et des enfants. Ils furent amenés aux Rivages où ils subirent le sort des prisonniers, fusillés peu après leur captivité, au Rocher-Bayard. – Nous relatons ce qui s’est passé à cet endroit dans la
rubrique « Au quartier des Rivages ».

Sur les hauteurs de la rive droite

Les fermes situées sur les abords immédiats de la rive droite étaient naturellement destinées à souffir de l’arrivée des Barbares.

Pratiquant la méthode qui leur est chère, les Allemands incendièrent les bâtiments, et prirent les habitants comme « otages ».

À la ferme Alardo, ils fusillèrent le fermier, ses deux fils et une fille âgée de 18 ans.

M. Henri Delvaux, négociant à Dinant, qui, quelques jours avant la journée sanglante, avait été blessé alors qu’il se trouvait à Herbuchenne, fut brûlé vivant à la ferme Alardo, où il s’était réfugié.

Le cultivateur Émile Hautot eut le même sort que le fermier Alardo : son frère Joseph périt à la citadelle, en même temps que d’autres personnes de Dinant.

Dans les bois environnants où des Dinantais, échappés des fusillades, cherchaient à se cacher, les Boches organisèrent des « battues » ! Malheur au civil qu’ils découvraient : il était tué sans avoir pu dire un mot. C’est ainsi que, quelques semaines après ces tristes événements, on retrouva plusieurs cadavres tant dans les pâtures que dans les bois.

Le village de Sorinnes, qui est situé sur la route de Dinant à Ciney, fut complètement brûlé, à l’exception du château et d’une ferme.

CHAPITRE IV

Les combats de Dinant

Le vendredi 14 août, vers 6 h. 1/2, une compagnie allemande, armée de mitrailleuses et de petits canons, tâtait le terrain aux environs d’Anseremme. Cette compagnie
était postée sur les hauteurs de la rive droite, près d’Hordenne ; elle attaqua le train venant de Givet, celui-ci dut rebrousser chemin, et ce n’est que quand les Allemands durent se retirer qu’il put poursuivre son trajet. Ce fut le dernier train qui arriva à Dinant, car dès le lendemain, toutes les communications étaient coupées.

Il était visible que cet engagement cachait une entreprise de plus grande envergure, et que l’état major boche voulait s’assurer s’il se trouvait en présence de forces supérieures à celles qu’il allait mettre en action.

* * *
Le lendemain 15 août, un combat s’engagea sur les deux rives : commencé à 7 h. du matin, il ne se termina que vers 7 h. du soir. Le matin, l’artillerie allemande
paraissait dominer l’artillerie française, mais les combats d’infanterie étaient aussi violents de part et d’autre.

Les Français se tinrent sur la défensive ; quant aux Boches, leur but était visible, ils voulaient passer la Meuse.

Dans l’après-midi, la lourde artillerie française arriva et fit taire les canons allemands.Vers 7 heures du soir, l’avantage restait aux Français et les Teutons se replièrent sur Ciney...

Le drapeau allemand qui, dans le courant de la journée, avait été hissé sur la Citadelle, fut arraché : on arbora le drapeau de notre chevaleresque allié.

Lorsque, dans la soirée, les soldats revinrent en ville, ils furent longuement ovationnés : la « Marseillaise » retentit dans tous les coins de Dinant.

La semaine qui suivit fut fertile en combats de patrouilles : partout l’on capturait des uhlans...

Nous ne reviendrons pas sur le brigandage du 21 août, rue Saint-Jacques, lequel ne mérite certes pas le nom de combat – et nous relaterons directement la fameuse
bataille du 23 août qui, avec celle de Charleroi, modifia sensiblement le front français.

Dès 6 h. du matin, les Allemands attaquèrent plus violemment cette fois. Un violent duel d’artillerie s’engagea, toujours sur les deux rives ; l’infanterie n’était pas moins
active. De part et d’autre, les mitrailleuses crépitaient, semant la mort.

Mais les nouvelles de Charleroi étaient défavorables aux alliés ; la retraite fut donc décidée dans le courant de cette journée.

L’artillerie lourde fut d’abord évacuée : quelques canons de 75 masquaient le retraite et faisaient, par leur tir bien repéré, un terrible ravage dans les rangs ennemis. Le pont
que les envahisseurs tentaient de construire au lieu-dit « Moniat » fut, à plusieurs reprises, détruit par une batterie que commandait le capitaine Gouillard. Ce dernier, après avoir accompli sa tâche ardue, qui consistait à retarder l’achèvement
de ce fameux pont, voulut, pour l’honneur, sauver une de ses pièces. Près du château de Melin, un obus éclata auprès du capitaine et de ses soldats : tous furent tués.

Les Allemands, qui escomptaient passer le fleuve plus rapidement, poursuivirent leur méthode de destruction ; ils bombardèrent l’église collégiale, et des obus tombant
sur la toiture incendièrent celle-ci. Le clocher bulbeux fut complètement anéanti sous les coups de l’artillerie boche.

À 4 heures, une violente détonation retentit : le génie français venait de faire sauter le pont de Dinant.

Il restait le pont d’Anseremme surveillé par un détachement français. Le temps pressait, car l’ennemi se proposait d’utiliser ce pont, sur lequel passe le train de la
Lesse et qui relie ausi cette ligne à celle du Nord-Belge. Mais comment faire parvenir l’ordre ? Toutes communications étaient coupées : la grand-route de Givet était bien
exposée au tir de l’ennemi. Une auto envoyée expressément par cette route n’était pas encore arrivée à destination.
On dépêcha un cavalier qui, couché sur son cheval, s’aventura sur cette route avec un sang-froid inébranlable : tel un éclair, il franchit la distance qui le séparait de son
but, et sous les balles que les Allemands ne manquaient pas de tirer dans sa direction, il parvint au pont d’Anseremme. Quelques minutes plus tard, ce dernier
s’engouffrait dans la Meuse.

Toujours mitraillé par l’ennemi, notre cavalier rejoignit son régiment par un petit sentier qui se trouve aux environs de Moniat.

* * *
À 7 heures du soir, l’armée française s’était complètement repliée sur Givet, et les Teutons passaient le fleuve, laissant des traces de leur passage dans tous les villages de la rive gauche.

CHAPITRE V

Lendemain de bataille

Le 24 août, quelques civils furent encore tués isolément par des patrouilles, dans tous les quartiers de la ville.
- 
À l’Abbaye de Leffe et à la caserne, le nombre des prisonniers augmentait sans cesse ; quiconque était trouvé sur la voie publique ou découvert dans ses caves était amené
à ces endroits.

Car les bandits étaient encore surexcités. À nouveau, ils utilisèrent leurs bombes incendiaires ; c’est ainsi que de nombreux bâtiments qui étaient restés debout ne formèrent plus qu’un immense brasier.

L’église de Rivages fut également transformée en prison : on y enferma une centaine d’hommes jusque fin août.

Vers 10 heures du matin, les Allemands, qui avaient imaginé un nouveau supplice pour la ville martyre, bombardèrent le quartier Saint-Médart, sans que rien justifiât
pareille mesure. Heureusement, ce bombardement ne dura pas longtemps ; plusieurs maisons furent toutefois atteintes.

* * *
Les jours suivants, le pillage des maisons non incendiées fut organisé : on vit des Allemands, commandés par leurs officiers, charger du linge, du vin, des vivres, sur des autos-camions. Les caveaux furent vidés par ces vampires qui buvaient le vin sur les ruines des maisons brûlées. Qu’ils étaient dégoûtants dans leur ivresse ces fameux soldats du trop fameux Kaiser !

Dans les églises, les tabernacles furent forcés et les calices emportés. En l’église collégiale, la cire fut enlevée : les lanternes du Saint-Sacrement servirent aux boches pour éclairer le pont qui fut reconstruit à quelques mètres de celui détruit par les troupes françaises.

Vers la fin de la semaine, la porte principale de la Collégiale fut incendiée : les Teutons, la trouvant fermée, n’eurent rien de plus simple que de la brûler afin de
pénétrer plus facilement dans le temple et d’y enlever ce qui leur convenait.

Ce régime de pillage et d’incendie dura jusqu’au dimanche 30 août ; le jour précédent, les prisonniers de l’Abbaye et de la caserne avaient été libérés. La plupart,
dont le foyer avait été détruit, purent trouver un gîte chez des amis ; d’autres se réfugièrent dans les villages avoisinant ou s’enfuirent vers Bruxelles. La peur du Boche faisait émigrer ces paisibles concitoyens vers des régions où ils croyaient être en sécurité...

En exil

Vers Cassel

Pendant que se déroulait ce combat, les Allemands assemblaient, près du rocher Bayard, la population mâle qui avait échappé aux diverses fusillades : les femmes et les enfants furent chassés dans la direction d’Anseremme. Les hommes ainsi groupés furent dirigés vers Herbuchenne où ils passèrent la nuit dans un champ. À un moment
donné, des officiers se mirent en devoir de fouiller tout le monde : l’argent qu’ils trouvèrent était versé dans un casque sans qu’aucun récépissé soit délivré à son propriétaire.
Au début de leurs investigations, les bandits gradés recueillirent assez bien d’argent, mais dans la suite leurs manœuvres furent déjouées : c’est ainsi qu’un de nos braves
travailleurs préféra avaler 3 billets de 100 frs plutôt que de les donner à ses bourreaux ; un autre laissa un billet de 1.000 francs dans une botte de paille, d’autres jetèrent
ce qu’ils possédaient...

Nonobstant, les représentants de la Kulture germanique purent ainsi se procurer quelques milliers de francs, avec lesquels ils sablèrent le champagne pendant plusieurs jours.

Les voleurs de grands chemins agiraient-ils autrement ?... Il y a parfaite ressemblance entre leurs gestes et ceux des officiers qui, à chaque instant, menaçaient leurs victimes de leurs revolvers si elles ne fournissaient pas le petit pécule qu’elles pouvaient encore posséder.

Et ce fameux capitaine saxon, un noble qui commandait le 100e grenadiers, était-il plus qu’un de ces vulgaires bandits lorsqu’il disait sans cesse : « Celui qui aura encore de l’archent sera fousillé ! » (sic). Cette menace était toujours accompagnée de l’exhibition d’un revolver, qu’il était prêt à manoeuvrer à la moindre protestation.

Nous ne croyons pas qu’on puisse établir une différence quelconque entre deux individus du genre que nous indiquons.Tous deux ils se valent, n’en déplaise à ces messieurs de la « Kulture »...

* * *
Le lendemain matin, le cortège se dirigea vers Ciney. Pour toute nourriture, les malheureux civils qui le composaient, reçurent un mélange de toutes sortes qu’on dénommait « soupe », mais qui n’y ressemblait guère.
Tout le long du chemin, on rencontrait des cadavres de chevaux, de vaches ; on vit également des corps humains troués de balles, et les soldats qui escortaient le groupe faisaient des gestes qui démontraient suffisamment aux Dinantais que leur sort ne valait pas mieux.
Que de vexations ils eurent à subir jusqu’à Ciney ! Tout le long du chemin, on croisait des troupes qui se dirigeaient vers Dinant. Le supplice alors recommençait. Ici c’étaient des soldats qui vous crachaient à la figure, plus loin d’autres vous frappaient à coups de crosse, et tout cela sous l’oeil mauvais des officiers qui riaient aux éclats et encourageaient leurs hommes à accomplir cette sinistre favorable que nos concitoyens. Les cellules étaient infectes : il y faisait sombre et humide.

Lorsqu’on se retournait vers Dinant, on ne voyait plus qu’une fumée noire. À certains endroits même, on distinguait encore des flammes s’élevant vers le ciel ; les
Barbares continuaient à incendier la ville.

À Sorinnes, le village était complètement brûlé. Les prisonniers étaient altérés : les soldats refusèrent l’autorisation d’aller chercher de l’eau, et ce n’est qu’à Achêne
qu’on leur distribua une « soupe » dans de vieilles boîtes à sardines trouvées sur le chemin.

On se remit en marche, et le soir on campa à la ferme de Brie.

Quelle était leur destinée ? C’est la question que se posaient sans cesse ces malheureux. Des soldats avaient bien dit que leur sort serait décidé à Marche ; d’autres avaient affirmé qu’ils seraient fusillés.

Le mardi matin, ils furent à peu près rassurés : ils allaient à Marche. Triste et longue journée que celle du mardi : la population des villages de Conjoux, Haversin et Hogne
était véritablement apitoyée par l’aspect que présentait pareil cortège. Les vieillards qui s’affaisaient étaient rudoyés et recevaient des coups de crosse.

À quatre heures, on arriva à Marche, où la charitable population vint atténuer les souffrances des Dinantais en leur apportant des chaussures, des chapeaux, des vêtements et surtout de la nourriture.

Le soir, on se rendit dans la salle du Casino qui servira de dortoir aux 450 civils : il y a de la place tout au plus pour 200 personnes. On s’entasse comme on peut, et l’on
passe une nuit atroce : une chaleur suffocante règne dans la salle.

Le mercredi, une décision est prise : les Dinantais iront en Allemagne où ils seront internés.

Dans le courant de la journée, tout le groupe se rend à Melreux ; là, des soldats comptent les prisonniers et les font monter dans un train qui les transporte vers
l’Allemagne. Parqués dans des wagons à bestiaux, ces victimes de la barbarie teutonne souffrent atrocement de la chaleur ; de nouveau, une soif ardente les étreint. Rien à boire cependant dans ces wagons où le moindre geste qu’on fait est considéré par les « gardiens » comme un acte de rébellion.

On pénètre bientôt en Allemagne et, à chaque station, des femmes et des enfants viennent augmenter les souffrances des prisonniers : on leur montre le poing, certains
hurlent des mots incompréhensibles qu’ils accompagnent des gestes qu’on ne comprend que trop bien : des pierres sont jetées dans leur direction.

Enfin, le vendredi de grand matin, on arrive à Cassel ; sur tout le parcours, une seule distribution de nourriture eut lieu, et encore quelle nourriture !

À Cassel

Leur arrivée à Cassel eut lieu la nuit. La population, avertie sans aucun doute, était sur pied et se montra très hostile, des insultes, des menaces furent prononcées. Les
vieillards avaient mille difficultés pour suivre le cortège et étaient frappés par les soldats.

Les Dinantais furent enfermés à la prison de Cassel ; les criminels qui y étaient internés eurent un régime plus favorables que nos concitoyens. Combien contractèrent de maladie par suite de ce régime absolument malsain ?

Comme nourriture, on recevait 400 grammes d’un pain tout à fait immangeable ; ce n’est qu’après plusieurs jours, alors que la faim se faisait cruellement sentir, que les
prisonniers se décidèrent à toucher à ce pain noir et sûr...
Ils le firent, faut-il le dire, avec répugnance ! Comme café, on distribuait quelque chose de dégoûtant qui y ressemblait, mais qui n’en avait guère le goût. Une soupe composée de détritus divers, rutabagas, etc., était servie aux repas de midi ; à trois reprises, durant ce triste séjour dans les geôles de Cassel, ils reçurent des pommes de terre.

Nos compatriotes firent preuve d’un stoïcisme remarquable ; ils souffraient, mais ils avaient le ferme espoir de voir bientôt délivrée leur patrie et les bandits, qui les avaient tant opprimés, anéantis et punis comme ils le méritaient.

Le retour

Dans le courant de novembre, on vint enfin leur annoncer qu’ils seraient bientôt de retour.

Le premier départ eut lieu le 18 décembre, et les autres suivirent à quelques jours d’intervalle.

Ils rentrèrent à Dinant, conduits sur des chariots de ferme depuis Namur, et escortés cette fois par des uhlans.

À travers nos rues, ils déambulèrent pour se rendre à la Kommandatur, afin d’y remplir les formalités exigées par le sinistre commandant de place.

Défigurés, amaigris à tel point de les rendre méconnaissables, nos concitoyens rejoignirent leurs familles qu’une telle absence avait profondément attristées.

Comment eurent lieu les exhumations

Dans tous les quartiers, les boches avaient enterré leurs victimes dans des fosses qu’ils avaient fait creuser par des civils. On a vu plus avant que des jeunes gens avaient été contraints d’enterrer leurs pères et leurs mères.

Ces innocentes victimes de la barbarie allemande devaient recevoir une sépulture plus convenable. L’administration communale obtint l’autorisation d’exhumer les cadavres, et fin octobre 1914 on procédait à cette triste besogne.

Les parents furent invités à assister à ces exhumations afin de reconnaître les défunts : bien souvent, il était impossible d’identifier les corps, et c’est au moyen des
vêtements et des portefeuilles que l’on parvenait à s’assurer de leur identité.

* * *

Pendant plusieurs jours, les corps des malheureuses victimes furent transportés aux cimetières de Dinant, et des quartiers auxquels elles appartenaient.

Aux Rivages, un paletot recouvrait les corps des quatre petits enfants qui furent montrés à des officiers allemands de passage. Ceux-ci paraissaient émus, et disparurent aussitôt en disant : « Malheur, malheur ! ».

Oui, malheur à vous, brutes infâmes, qui avez endeuillé tant de familles, – malheur à vous, incendiaires, qui avez anéanti nos foyers –, malheur à vous, chefs responsables de tant de crimes !

Les auteurs de ces atrocités

D’après les indications données par le fameux Livre blanc, édité par les boches pendant l’occupation, on peut inférer que les affreuses tueries ont eu pour auteurs :

1° dans le faubourg de Leffe, le colonel von Reyter, commandant le 178e Régiment d’infanterie ; – des chasseurs du 11e bataillon, des éléments des 183e et 177e d’infanterie ont également « agi » à cet endroit ;

2° au faubourg Saint-Pierre, c’est encore le 178e d’infanterie, commandé par le capitaine Wilke, qui massacre les civils ;

3° la ferme de Malaise est envahie par le 108e d’infanterie ;

4° la rue Saint-Jacques est l’objet des atrocités du même 108e et du 182e ;

5° à Saint-Nicolas, le fameux régiment du Roi n. 100 opère à sa façon ; au mur Tschoffen, c’est le forban lieutenant colonel comte Kielmansegg qui commande la
fusillade ;

6° aux Rivages et à Leffe, le sinistre colonel Meister (101e grenadiers) fait fusiller hommes, femmes et enfants ; la major Ernest von Zeschau du même régiment est le
gredin qui ordonna la tuerie de l’aqueduc de Leffe, au cours de laquelle plusieurs femmes et enfants périrent.

Puisque tous ces bandits casqués sont connus, il nous est permis de croire que leurs forfaits ne resteront pas impunis, et que les Dinantais seront vengés !

Texte publié en 1919 par l’Imprimerie Nationale L. Opdebeek, éditeur à Borgerhout/Anvers
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