> Autour de 1914 > Le Curé de Sosoye raconte sa guerre

Le Curé de Sosoye raconte sa guerre

L’abbé Jean Bruyr était le curé de Sosoye, Maredret et Foy-Marteau de mai 1910 à juillet 1935. Pendant cette période, il a tenu un journal qu’il baptise Liber memorialis.

Grâce à Yves Van Cranenbroeck, l’ouvrage a été dactylographié et mis en ligne. L’historien local et webmaster du site du petit village dans la vallée de la Molignée se positionne clairement pour un partage des connaissances historiques. C’est avec son accord que nous publions des extraits de cet ouvrage.

Abbé Jean Bruyr (Collection privée)

Yves Van Cranenbroeck a retranscrit les textes en respectant le plus possible la graphie des documents originaux et en conservant la chronologie suivie au fil des pages par l’auteur. En effet, le curé de Maredret revient parfois sur des événements passés ou anticipe sur des événements qu’il décrit ultérieurement. A part quelques notes prises durant la guerre, la plupart des informations sur celle-ci ont été écrites après l’armistice du 11/11/1918.

Yves Van Cranenbroeck

Extraits

[page 31]
23 août
Après les Vêpres les pauvres gens qui fuyaient de Falisolles, Fosses, St Gérard, etc..., de toute cette région, commencèrent à arriver en foule à Sosoye et à Maredret. Les uns passaient outre, allant vers la France ; d’autres sont restés, n’allant pas plus loin ; ils trouvaient qu’ici le village était calme ; nous ne savions pas alors ce qui s’était passé au delà de la Meuse et de la Sambre, à Dinant, Spontin et à Tamines, sans quoi tout le monde se serait sauvé aussi en France. Après coup, nous sommes contents d’être restés, vive toujours son pays !
Sosoye était archiplein de ces pauvres gens qui fuyaient, à pied, en chariots, sur des brouettes, de toutes les façons ; c’était lamentable à voir. On peut sans exagération porter de 1000 à 1500, [expression rajoutée ultérieurement :ou deux fois autant], le nombre de ces personnes qui ont passé rien que par Sosoye.- Ca été la même chose à Maredret. Environ 200 [nombre rajouté ultérieurement au crayon] ou 300 personnes ont logé dans l’église de Sosoye. On a reçu tout le monde de son mieux, donnant à manger et à boire et pour le coucher tout ce qu’on avait
.

Partie supérieure de la couverture de Liber Memorialis (Collection privée)

Jusque vers le soir de ce 23 août on entendit formidablement les canons des batailles de Dinant, Namur, Tamines et Charleroy. A Denée ou St Gérard il y avait aussi des canons français qui ripostaient. Vers 5 hes un avion Allemand suivit toute la Molignée, allant vers Dinant ; beaucoup de coups de fusil contre lui sans l’atteindre. Sur le soir, des hauteurs de Sosoye, on voyait de nombreux incendies, surtout quatre grands, dans la direction de Dinant, au-delà de la Meuse. Je les ai vus moi-même, j’étais allé sur la Montagne, au Nord de Sosoye, vers 5 ou 6 hes. Malgré cela je n’étais pas effrayé, je pensais que les Allemands ne passeraient pas la Meuse. Or à 7 hes du soir, nous l’avons su après, elle était passée.
Vers 9 hes du soir [expression rajoutée ultérieurement : ,ou 9 hes 1/2,] toujours le 23 août, arrive au presbytère, exténué, un prêtre brancardier [Page 32] flamand, l’Abbé Demolder de Louvain, et il me dit que Namur est abandonné et que le Général Michel, commandant de Namur, et son état-major sont arrêtés ici tout près. Je sors, et en effet, je les trouve tout contre chez moi, dans la maison occupée par Jules Burlet. (maison appartenant à Nicolas Baudart, Brasseur.) Les généraux Michel et Henrard délibéraient. Ils étaient en tout 15 officiers et avaient décidé de loger à Sosoye.- Je leur trouve des lits ; puis le Général Michel se ravise et me dit qu’ils ne sont pas sûrs assez ici, qu’ils partent pour Rosée. Michel et les officiers sont calmes et nullement déprimés. Ils étaient à cheval ; une petite automobile les précédait.
Le Général Michel, fort gentil, m’explique qu’il avait bien fallu ordonner la retraite de Namur, sans quoi qu’ils étaient absolument enveloppés [mot rajouté ultérieurement : encerclés] par d’immenses forces ennemies, que les canons donnant sur les forts détruisaient tout, (C’étaient, paraît-il des 0,42 Autrichiens,) qu’ils creusaient des trous énormes et soulevaient la terre aussi haut que notre clocher.- On se souhaite bonne chance et bon courage et puis : Au revoir.
Commencent alors à arriver de nombreux brancardiers prêtres, moines de Maredsous et Instituteurs ; puis deux blessés français, la jambe transpercée par une balle, viennent de Sommière. On les soigne et on les couche de notre mieux. Toute la nuit on fait le café, on donne à manger et on rend service. A 11 hes du soir on m’appelle pr administrer chez Urtrel Lurquin [expression rajoutée ultérieurement : , près du pont du chemin de fer,] une femme du Bâtiment, à St Gérard ; mais ce n’était qu’un syncope. Elle était étendue sur des chaises ; il aurait fallu voir au milieu du brouhaha la désolation de ses deux enfants, d’environ 39 ans, autour d’elle ! Du monde, du monde plein Sosoye, toutes les maisons archiremplies ! -

[...]
Dans la nuit du mercredi au jeudi, 26 au 27 août, j’eu cinq officiers à loger au presbytère. Rien de particulier à noter. L’un d’eux, von Brandoni, capitaine, parlait très bien le français, avait été interprète ds l’armée, me déconseillé d’aller à Jambes où habitait ma soeur, son fils et sa fille, avant 8 ou 10 jours, disant que c’était le commencement de l’occupation, que je pourrais avoir des difficultés en route.- Impatient d’avoir de leurs nouvelles, j’y suis allé le mercredi suivant, par les fonds de la Molignée et tout le long de la Meuse, voyage d’environ 30 kilomètres, par grande chaleur, et qui m’a paru fort long ; je n’ai eu aucune difficulté ni pour aller ni pr revenir le samedi suivant. Ma soeur et ses deux enfants étaient sains et saufs après avoir été extrêmement [Page 35] effrayés.- Un autre officier logé chez moi, Kneipfooz, je pense, très jeune et très fier, commença le jeudi matin une discussion pour justifier l’Allemagne et son bon empereur ! comme il disait, de la guerre. Je lui répondis que ce n’était pas le moment de discuter tout cela, que la Belgique avait fait son devoir et que ns voulions rester Belges. Madame de Pierpont continua avec lui d’une façon très vive, mais le mari de celle-ci mit fin à la chose.- Mr de Pierpont, Bourgmestre de Mettet, sa femme, un domestique, très brave et très franc, Emile....., provenant d’Upigny, et deux servantes, étaient réfugiés chez moi depuis le dimanche 23 au matin. Je les avais rencontrés sur la rue ; ils ne savaient où aller. Ils sont repartis pour Mettet le jeudi vers midi, après le départ des troupes Allemandes.- Dans deux maisons de Sosoye, des soldats Allemands se sont conduits avec la dernière impolitesse, faisant et laissant les plus grosses et les plus sales ordures dans les lits chambres, chez Victor Matthieu et chez Emile Bronkart.

Voilà tout ce que je sais sur Sosoye jusqu’au 27 août.

On m’a dit, est-ce vrai ?, que Sosoye était cité ds un livre Allemand comme ayant eu des francs-tireurs. S’il en est ainsi, c’est une énorme calomnie.- Au passage, le lundi 24 août, les Allemands ont brisé la porte de la maison de l’école pour enlever le drapeau Belge qui était arboré à l’étage ; ils ont enlevés tous les rasoirs de Urtrel Lurquin, barbier, près du pont du chemin de fer, tout contre la station.

Pour lire le Liber Memorialis dans son intégralité, rendez-vous sur le site de Maredret, La Mémoire de notre village