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La défense du pont de Dinant par les Français

Depuis le 6 août 1914, la défense de la ville de Dinant et plus largement des ponts sur la Meuse est confiée à l’armée française. Voici le compte-rendu du sous-lieutenant français, Maxime Delloue, chargé de la défense du pont de Dinant le 23 août 1914

RECIT de la BATAILLE de DINANT et particulièrement de la DEFENSE de PONT de DINANT pendant les journées des 22 et 23 AOUT 1914, d’après le CARNET DE ROUTE du SOUS-LIEUTENANT Maxime DELLOUE, officier à la 20ème compagnie du 273ème Régiment d’Infanterie – 51ème division, aujourd’hui Capitaine de Réserve.


22 AOUT 1914

Nous ne tardons pas à gagner Rosée, embranchement de routes.
Nous nous traînons littéralement, les hommes tombent comme des mouches ; il fait une chaleur accablante, rien à manger depuis la veille ; il est midi, nous marchons toujours. J’apprends que nous allons à Dinant, nous croisons un bataillon du 43ème qui en revient ; le lieutenant ZEDDE reçoit la mission de rassembler les traînards qui sont nombreux ainsi que les éclopés, et de les ramener à Dinant dans la soirée. Nous rencontrons beaucoup de civils, femmes, enfants qui fuient : nous finissons par atteindre cette ville, et nous faisons une longue pause près du cimetière, où on est en train d’enterrer nos morts, la plupart soldats du 73ème, tués dans les derniers combats.

C’est d’ailleurs ce régiment que nous allons relever. Le Capitaine BLASIN commandant la compagnie se porte en avant pour reconnaître le terrain et les emplacements que nous allons occuper : l’opération dure assez longtemps, il revient après une demi-heure et nous emmène dans la ville.

Je reçois l’ordre de m’installer dans les barricades construites par le génie, face au pont, dans la rue qui y conduit ; le lieutenant DUPONT que je vais relever me donne les consignes qu’il a reçues lui-même, qui sont les suivantes :
« Vous avez pour mission de garder ce pont, personne ne doit y passer, faites surveiller par les sentinelles les deux rives de la Meuse, et tirez sur tout suspect. Comme vous le voyez, le pont est garni de fils de fer barbelés, il a été miné par le génie, et la charge communique avec votre barricade par un cordeau détonnant et une mèche lente qui doit être gardée dans la barricade par un homme de génie. Ne pas faire sauter le pont à moins d’ordre du général. »

Et nous nous quittons après nous être souhaités réciproquement « bonne chance ».

(collection Famille Bribosia)

J’occupe immédiatement la barricade avec une demi-section, je donne repos à l’autre ; les hommes sont rompus et dorment debout ; au moins 50 kilomètres avec le sac, chargé et par cette chaleur, ça commence à compter, sur tout pour des hommes non entraînés, et qui n’ont pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Les barricades sont constituées par des pavés provenant du dépavage, des morceaux de bois massifs supportant un toit léger recouvert de matelas et de planches, le tout est consolidé par des sacs de sable.

Des créneaux sont faits entre les pavés, les fusils restent braqués dans la direction du pont et sont approvisionnés.

Dans le corps de garde qui se trouve dans café contre lequel est appuyé la barricade de gauche, la demi-section au repos s’est endormie, épuisée, sans attendre la soupe.

Les lieux avant la guerre (in "Dinant en cartes postales")

Je désigne quelques hommes et un gradé : le Caporal PESEZ pour m ’accompagner à l’hôtel des Postes, où je vais installer des phares d’automobiles qui nous seront très précieux la nuit et nous serviront de projecteurs. Je donne pour un instant le commandement de la section au sergent DESNOULLET et nous partons.
L’Hôtel des Postes est rempli de sacs, capotes, matériel de guerre allemand, réunis dans la cour de l’hôtel en un tas imposant ; nous pénétrons dans les chambres et sur les balcons sur nous organisons définitivement avec les meubles et les matelas que vous trouvons dans l’hôtel ; puis un second dans une chambre qui donne sur le pont, j’arrange les deux projecteurs et les essaye avec le soldat BEUQUE que je désigne spécialement pour ce service, puis nous regagnons les barricades.

Quelques minutes après, arrivent le général FRANCHET d’ESPEREY, le général LELEU, le commandant BONIFACE, chef du bataillon, et le capitaine BLASIN.

Crânement, le général commandant le Corps d’armée nous emmène près du pont et parle dans ces termes :
- Je tiens à ce pont, vous ne le ferez pas sauter sans mon ordre ; il est miné, mais je veux le garder coûte que coûte ; vous résisterez ici jusqu’à la mort.

Je suis maintenant tout à fait fixé sur notre mission en cet endroit.

Lanciers français dans la Haute-Meuse (Collection Bernard Henry de Frahan)

L’adjudant SGACHE s’était installé à l’hôtel des Postes, le capitaine lui explique sa mission. L’adjudant WATTES fut envoyé avec sa section plus en aval dans la direction de Bouvignes, tandis que la section du lieutenant ZEDDE reçut l’ordre de s’établir dans la direction d’ANSEREMME, à quelques centaines de mètres de nous et en amont du pont de Dinant ; les tirs de ces trois fractions devaient se concentrer sur le pont en cas d’une attaque de ma section et renforcer mon barrage qui était déjà déjà secondé par la section de mitrailleuses CHARVET installée dans une maison face au pont derrière mes barricades.

La nuit arrive peu à peu ; trois hommes arrivent pour passer le pont, je les fais conduire au chef de bataillon qui m’envoie l’ordre de leur faire traverser la Meuse, ce qui fut fait par le soldat CANESSE ; il parait que ce sont ces hommes qui enterrent nos morts, j’ai toujours cru que c’était des espions, les Allemands sont si expérimentés sur ce point, ils n’auront pas manqué de dire que, de l’autre côté de la rive, que le Ier corps avait été relevé à Dinant par la division BOUTTEGOURD (51ème) composés exclusivement d’hommes des réserves n’ayant pas d’entraînement, et esquintés par des marches forcées.

Un avion allemand survole nos lignes et rentre chez nos ennemis, c’est l’heure de la soupe, tout est calme, mais on sait que les Boches préparent quelque chose... La nuit est noire, on était étonné de ce calme, que pas le moindre bruit suspect ne venait interrompre. Les sentinelles veillaient attentivement à leur poste, j’avais fait dépaver quelques mètres de la rue pour édifier des abris pour des soldats en faction.

Le capitaine du génie nous avait accompagné, il avait fait sauter le point de Bouvignes dans l’après-midi, et allait partir pour faire sauter celui de ANSEREMME.

Il nous quitte et partit dans cette direction avec une section de sapeurs du génie.

Nous rentrons dans les barricades, plusieurs, trahis par leurs forces, y dormaient ; ils étaient exténués, je les réveillais et les suppliais de veiller.

La demi-section qui était dans le café au repos,vint relever l’autre. Les sentinelles étaient relevées toutes les heures, je m’installais derrière la barricade sur une chaise ; le fourrier TERBOIS était près de moi, nous fumions de nombreuses cigarettes, c’était le grand silence que l’endroit et la nuit dramatisaient.

Vers 10 heures, la capitaine BLASIN envoie le sergent LECOCQ et trois hommes en patrouille le long de la Meuse, avec mission d’inspecter très attentivement les rives, et de surprendre les moindres bruits ; au bout d’un quart d’heure, ils reviennent sans avoir rien vu ni entendu.

A ce moment, j’ai envoyé BEUQUE à l’hôtel des Postes, pour allumer les deux phares projecteurs qui, après quelques instants, éclairent parfaitement toute la région du pont. Je me rappellerai toue ma vie cette vision du pont de Dinant dans la nuit du 22 Août, éclairé par les projecteurs de fortune au milieu de cette zone de mort, traîtresse dans son calme de commande, dont certes nous n’attendions rien de bon.

Pour rompre un peu la monotonie de nette nuit, le capitaine m’invite à l’accompagner le long de la Meuse... Nous arrivions à peu près à hauteur du pont quand il s’arrête brusquement et me dit : « Vous ne voyez rien à côté de la Meuse ? » Immédiatement je fouillais dans le noir le long de la rive opposée, jusque-là, je ne voyais rien... Nous nous étions rapprochés du pont et nous nous tenions cachés derrière un tas de pierres, serrés l’un contre l’autre. « Tenez, dit mon capitaine, regardez dans cette direction... ». Et aussitôt, j’aperçus une lumière qui s’allumait et s’éteignait par intermittence, puis tout à coup nous en découvrîmes d’autres.

Une sentinelle m’appelle, très bas : « Mon lieutenant, vous voyez ? ». Je me portais en rampant à côté d’elle, on entendait des bruits métalliques dans la direction de l’église, et les petites lampes travaillaient toujours dans la nuit... plus de doute... Mon capitaine donne l’ordre de faire rentrer les sentinelles... Celles-ci ne se firent pas prier et glissant derrière les parapets du pont et le long du mur, elles regagnèrent les barricades.

Nous comprîmes de suite ce que voulaient les petites lampes électriques des messieurs d’en face, malgré leurs apparitions fugitives les cliquetis d’armes nous arrivaient distinctement...

J’avais secoué tout mon monde et fait prévenir le commandant BONIFACE. Les hommes ne dormaient plus maintenant, et tous les yeux étaient fixés sur le pont, par les créneaux de la barricade, les fusils braqués sur les fils de fer... Viendraient-ils ou non ?... En tous cas, on les attendait... Tout à coup, on voit des ombres se diriger vers le pont, mon capitaine me donne l’ordre de commander le feu... « Attention, visez le réseau, tous ensemble... joue... Feu... » Ces feux par salves eurent tôt fait de me donner les hommes en main... Ils étaient là tout vibrants, on sentaient leurs poitrines haletantes, mais les Boches, avaient riposté, nos salves se croisaient maintenant sur le pont, leurs balles venaient claquer contre les pierres de nos barricades. Le bruit des vitres qui tombaient dans les rues ajoutait une note sinistre à ce colloque peu sentimental. J’avais commandé : « Cessez le feu... » Tout s’arrête, plus rien... On attend, comme dans une prise de lutte, quand les deux adversaires se séparent un instant pour s’observer et se ressaisir à nouveau... Quelques minutes s’étaient écoulées, mon capitaine me dit : « Renvoyez les sentinelles. A qui le tour de faction ?... » Mais personne ne répondit.

Empoignant mes deux voisins par leur capote, je les emmène sur le pont et je reste près d’eux, couché, avec, pour seule arme, notre invisibilité et parés de cette côte de maille merveilleuse qui s’appelle la nuit.

Mais les boches ne voulaient pas que ça soit fini... Sitôt nos tirs de barrage arrêtés, ils avaient recommencé à faire du bruit... et dans les maisons de la rive opposée, on entendait très nettement qu’il se passait quelque chose... Je fis de nouveau rentrer les hommes sur l’ordre de mon capitaine, et bientôt la danse recommença... « Feu à volonté » crie le capitaine.

Et dans l’énervement de la barricade, tous répétèrent : « Feu à volonté... »

Une demi-section visait les maisons d’en face, qui, dans nul doute étaient remplies de Boches, l’autre demi-section balayait le pont et les réseaux. Alors la section de mitrailleuses commandée par le lieutenant CHARVET, qui se trouvait derrière nous sur la colline, ouvrait à son tour le feu... Quelle pétarade !...

Une section de la 19ème compagnie vint nous apporter des cartouches. On entendait les balles siffler sur nos têtes... et entre les deux barricades...

A ce moment, mon voisin de gauche a le fût de son fusil cassé par une balle. Au même instant une formidable détonation retentit, c’était le pont d’Anseremme qui sautait.

Dans l’hôtel qui était contre la barricade, j’aperçus une lumière. J’envoyais dire de l’éteindre... Plusieurs minutes après, la lumière était toujours allumée... Alors j’ai crié : « Éteignez ou je tire », et tout s’éteignit immédiatement...

Le reste de la nuit se passe dans le calme et bientôt le petit jour arriva.

Maxime Delloue a été cité à l’ordre du Régiment pour sa bravoure dans la défense du pont de Dinant (Collection Famille Bribosia)

C’était le dimanche 23 AOUT, journée qui restera mémorable pour tous les survivants de DINANT. A peine fit-il clair qu’un avion boche nous survole. Un quart d’heure après, sur tout le front du secteur le charme était rompu, la bataille faisait rage.

Les Allemands commencèrent par arroser copieusement la ville à coups de 77, puis ils nous envoyèrent quelques échantillons de tous les calibres, bientôt leurs grosses marmites [le terme "marmite" désigne un canon de gros calibre] entrèrent sans crier gare dans pas mal de maisons de DINANT ; mais ce n’était que le prélude d’une action de colossale envergure.

Les yeux toujours fixés sur le pont, le 20ème compagnie du 275ème régiment est là : dans les maisons de la rive opposée mises soigneusement en état de défense, les Boches attendent le signal qui déclenchera tout.

Plusieurs avions passent et repassent sur Dinant, pas un seul français et l’artillerie ne ralentit pas. Renseignée par l’aviation qui nous observe en toute sécurité, sans être inquiétée le moins du monde, elle va bientôt taper à coup sûr, quand son tir de réglage sera terminé et que toutes nos positions et particulièrement celles de notre artillerie seront repérées.

Nous nous demandons, ce que font notre artillerie et notre aviation, pas un coup de 75... par le moindre cocarde dans le ciel... Et pourtant, comme cela nous ferait du bien, après les fatigues des jours derniers...après les marches 20, 21, 22 AOUT, après la nuit d’émotion que nous venons de passer... sur le pont... toujours rien, de temps en temps, un obus boche y éclate et nous cache le réseau par un nuage de fumée. La plupart des obus vont tomber dans le petit bois derrière la gare et près du passage à niveau.

L’hôtel des Postes en reçoit aussi quelques-uns.

Vers 8 heures, l’artillerie française commence à se faire entendre... nos 75 attaquèrent violemment eux aussi : une lutte terrible s’engagea entre les deux artilleries, les obus se croisaient par-dessus et sifflaient rageusement.

Alors les Boches déclenchèrent toute leur puissance d’action d’artillerie de tous les calibres, feux de mitrailleuses et d’infanterie, obus incendiaires, percutant et durant, se succédèrent sans interruption. La supériorité numérique de leur artillerie, le nombre important de leurs mitrailleuses marquait d’une façon malheureusement trop évidente notre faiblesse, sans parler de la liaison de leur
artillerie et de leur aviation qui nous apparaissait réglée automatiquement et littéralement surprenante.

A 9 heures, l’hôtel des Postes était en feu, en face de nous toute la rive opposée flambait ; bientôt la jolie ville de Dinant ne serait plus qu’un amas de ruines...

A 11 heures, SCACHE nous signale que sa position n’est plus tenable. L’hôtel des Postes est tout en flammes, c’est un immense brasier.

Le caporal TETURGIS de sa section arrive blessé d’une balle dans la jambe, il se traîne difficilement, il nous annonce la mort du caporal PESEZ, tombé de trois balles dans la poitrine.

Bientôt d’ailleurs, on l’apporte sur un brancard, il est encore chaud, et sur sa capote maculée de sang, on distingue trois petits trous. Pauvre petit... 19 ans à peine, malade au moment du départ du 73ème, il avait voulu partir avec le 273ème. Caché derrière un matelas à une fenêtre de l’hôtel des Postes, il avait descendu une dizaine de Boches, avant d’être frappé lui-même... Tous les hommes se découvrent, et je l’embrasse pour tous les camarades.

J’ai pensé que sa mère dans son chagrin serait contente de savoir qu’il soit ainsi parti, avec cette ultime caresse, et que l’âme de ce gosse héroïque aura tressailli de joie un suprême baiser de son officier.

On l’emporte... Et à ce moment douloureux, j’ai surpris plus d’une larme aux yeux de nos poilus, pourtant prêts au même sacrifice et à la même fin.

A 11 heures et demie, l’hôtel des Postes est évacué, nous sommes au milieu du plus grandiose incendie qu’on puisse imaginer... la ville tout entière est en feu ; les maisons s’écrasent en un fracas épouvantable... Dans notre rue, toutes les maisons, brûlent et des poutres enflammées encombrent déjà le passage.

L’Hôtel des Postes après l’incendie (Collection Famille Bribosia)

Les schrapnells, tombent drus sur nous, et derrière, on voit des arbres coupés par les obus, les balles, et les schrapnells sifflent à quelques mètres de la barricade : elle est tellement bien construite que jusqu’ici nous sommes préservés, mais les obus tombent de plus en plus nombreux dans notre rue, sur le pont et sur toutes les maisons qui nous entourent ; la barricade a reculé, poussée par un obus qui a éclaté dessus, les créneaux s’écroulent, et nous les arrangeons de notre mieux... Sur le pont, toujours rien... Le bombardement et la fusillade semblent nous avoir enfin découverts... dans notre gîte. Les marmites se succèdent sans interruption à quelques mètres de nous, en faisant un bruit épouvantable. Est-ce la prochaine qui va nous réduite en miettes ?... Non, ce n’est pas encore cette fois... Le marmitage continue avec rage, il fait une chaleur intolérable, les hommes ont les yeux qui sortent de la tête et se regardent tout hébétés. L’heure est tragique... Allons-nous mourir mitraillés ou brûlés ?... Nous sommes suffoqués par la fumée... Le Capitaine à ce moment, les yeux hagards, me dit : « Faites attention au pont, je ne vois plus... ». Et il rentre un instant dans le café près de la barricade... Nous nous attendions toujours à les voir arriver sur le pont... surtout après un tel bombardement, mais jamais rien...

Vers 2 heures, plus un coup de canon du côté français, et bientôt plus un coup de feu... Nous n’avions donc plus personne derrière nous. Du côté allemand, le canon tonnait toujours... autour de nous les obus semaient l’incendie et destruction, le quartier, où nous sommes est en ruines, tout brûle : c’est une vision splendide, unique et effrayante.

Toutes les personnes restées à Dinant étaient cachées dans les caves. Quant à nous, nous nous préparions à mourir... puisque telle était notre mission : « Jusqu’à la mort » avait dit le général.
TERNOIS me prit par le le bras et me dit « Mon vieux, nous sommes f... » Il me serait impossible de décrire les transes par lesquelles nous sommes passés tandis que le sort planait sur nous. Je pensais à tous ceux que j’allais quitter définitivement et j’eus l’idée d’aller écrire sur les murs du café quelques dernières pensées, mais comme il brûlait je me dis que ça ne servirait à rien.

La position devenait intenable et cependant nous restions entassés derrière les barricades et dans le café. Le soldat RULEES qui était aux créneaux près de moi, me dit « Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, mon lieutenant ». brave camarade de combat, voilà de la forme morale.

D’ailleurs il y a une chose qui vous rend vraiment courageux, c’est un petit rien, mais ce petit rien est tout ; c’est un talisman sans pareil qui décuple votre force morale, vous anime des plus belles vertus militaires et nous magnifie en quelque sorte, vous pousse en avant et vous rend capable des gestes les plus nobles, mêmes les plus inouïs et ce rien est un mince galon d’or cousu sur la manche, lien sacré, permanent au devoir, se sacrifice, à la dignité qui électrise le chef et rassure le soldat et qui fait des plus faibles des officiers quand-même, signe merveilleux d’autorité et d’emprise, surtout quand il est un peu noirci par le sang, et malgré les difficulté de cette minute inoubliable, je pensais à ce mot de Déroulède : « En avant, tant pis pour qui tombe, la mort n’est rien, Vive la tombe ! Quand le pays en sort vivant. En avant ! »

A 5 heures, aucun ordre n’était arrivé de faire sauter le pont, ni d’évacuer la position. Cependant, nous apprenions que divers éléments du régiment s’étaient repliés et que le téléphone avait été remonté par MANIEZ.

L’Hôtel des Postes (Collection Famille Bribosia)

Nous avions bien l’impression d’être seuls à Dinant puisque derrière nous, plus de canon et de fusillade. Les obus continuaient à pleuvoir et mettaient le feu partout... La rue où nous étions était un amas de poutres enflammées.

Il est 6 heures, le café qui touche à la barricade va s’écrouler, les morceaux de bois en feu tombant au milieu de nous, et on étouffe littéralement.

Dinant flambe comme en feu de paille, c’est un spectacle fou...

Trois cents hommes sont là, prêts à mourir dans le fond de la ville.

La 20ème tiendra quand-même.

A 6h30, le capitaine du génie arrive. Il a l’ordre de faire sauter le pont : « Messieurs, dit-il, la division bat en retraite sur Rosée, vous n’avez plus personne derrière vous, et plus d’artillerie. Il faut vous replier le plus tôt possible... Les Allemands ont passé la Meuse à Anseremme sur le pont imparfaitement sauté, et à Bouvignes ils marchent déjà sur GERIN et ONHAYE. » Je fais sauter le pont... Nous garons les hommes dans la rue voisine de la barricade et quelques minutes après, le pont de Dinant, sautait en une explosion terrible.

Le pont (Collection Famille Bribosia)

Nous nous replions par le passage à niveau, où plusieurs tombèrent fauchés par une mitrailleuse boche. A quelques cents mètres de là, dans un fossé, nous faisons l’appel....il manque beaucoup de camarades...

Nous prenons ensuite la direction de GERIN où on entendait le canonnade et la fusillade, ainsi que vers Onhaye : tout en marchant au canon, nous voyons ce qu’a été le champ de bataille derrière nous.

Sur la route, des sacs et des équipement abandonnés, çà et là, quelques soldats tués... une voiture à bagage abandonnée sur le terrain, les deux chevaux écrasés par un bloc de granit détaché du remblai de la route par un obus... les boyaux sortent des malheureuses bêtes.

Près d’un taillis touffus, un caisson d’artillerie et ses six cheveux tués. A côté, un canon de 75, et derrière, le capitaine étendu mort, le crâne fracassé ; dans le fossé voisin, le fourrier de la batterie la tête enlevée, et des fantassins tués par des éclats d’obus ; plus loin nous rencontrons le camarade Léon HUBAUX du 20ème, blessé mortellement et que nous emmenons sur le cheval du capitaine.

Nous nous rapprochions de l’endroit où nous avions entendu la fusillade, alors nous prenons à travers bois. On entend la sonnerie de : Cessez le feu... plus la charge, et le cri de : En avant ! Poussé par des centaines d’hommes, dans la direction de GERIN.

Sur DINANT, le canon tape toujours, la nuit va tomber, le commandant BONIFACE arrête les débris du bataillon, dans un petit ravin. Il réunit les officiers en une sorte de conseil de guerre...

Comme nous sommes séparés du reste du régiment, que nous ignorons tout des positions boches et des nôtres, la décision à prendre est grave... On décide de passer la nuit sur place, et de bivouaquer. L’ordre en est donné...défense d’allumer du feu.

Nous nous étendons à l’entrée du bois ; il fait frais, et la terre est dure, mais nous sommes si fatigués que ce lit nous semble bon quand-même.

La canonnade s’était arrêtée, on entendait au loin des bruits confus, sans pouvoir discerner ce qu’ils étaient. La nuit est noire et dans la direction du Nord-Est on voit six grosses taches rouges ; c’est Dinant et d’autres villages qui flambent. CHARVET arrive, il est avec CHIVORET blessé grièvement à la poitrine, la pauvre garçon est altéré, il souffre beaucoup et gémit pitoyablement. Nous lui soulevons la tête et l’installons contre un sac, je lui donne le reste de ma gourde, nous nous demandons s’il ne va pas mourir dans nos bras. ZEDDE et moi, nous nous étendons sur la mousse, dans le bois, serrés l’un contre l’autre... Quelle journée et quelle guerre ! Mais nous sommes si épuisés et si abrutis. Et tout en m’endormant, à la lisière de ce bois inconnu, je rêvais à deux yeux qui me souriaient doucement dans la nuit...

Maxime DELLOUE