> Autour de 1914 > Léon Gillet, rescapé du mur Tschoffen (Dinant)

Léon Gillet, rescapé du mur Tschoffen (Dinant)

Le 23 août 1914, les troupes allemandes mettent Dinant à feu et à sang. Au total, 674 civils sont assassinés. Certains sont exécutés de manière isolée ou en petits groupes, d’autres sont fusillés dans ce qu’on peut qualifier de tueries collectives. On distingue généralement trois grands lieux de tueries : devant l’Abbaye de Leffe, au mur Tschoffen (place d’Armes), au mur Bourdon (à proximité du Rocher Bayard).

Contre le mur Tschoffen, une centaine d’hommes sont fusillés. Parmi les survivants, se trouve un jeune homme de 15 ans, apprenti typographe, Léon Gillet. Voici des extraits de son récit.

Les intertitres et les notes entre crochets sont de nous.

Le vendredi 21 août vers dix heures du soir une soudaine et violente fusillade crépita, des uhlans [cavaliers allemands] accompagnés d’autos blindées descendent la rue Saint-Jacques, ivres et furieux, poussant de sauvages hurlements, ils brisent portes et volets, tirent dans les fenêtres, jettent par poignées bombes incendiaires et grenades, fusillent et massacrent tous les civils qu’ils peuvent atteindre [9 civils ont été assassinés à Dinant avant le 23 août]. Quelques obus français les dispersent bientôt, mais un grand incendie rougeoie dans la nuit.

Dès l’aube, les Dinantais se rendirent compte du désastre. La rue Saint-Jacques complètement saccagée : maisons ébranlées, que le feu achevait de consumer, façades à demi écroulées, portes et fenêtres arrachées - et partout des bombes non explosées, des grenades, des cartouches, de larges flaques de sang... [...]

La nuit du 22 au 23 août fut très pénible, malgré qu’aucun incident notable ne l’ait marqué.

Dans les maisons closes, les habitants veillaient. A tout instant, ils s’attendaient à subir le même sort que leurs pauvres concitoyens de la rue Saint-Jacques. - Veillée sinistre ! On sentait je ne sais quoi de fatal planer sur la cité transie... [...]

Le 23 août 1914

La bataille prenait toujours de l’extension, nous étions relativement calmes. Mais bientôt nos sentiments se modifièrent ; des cris, des hurlements plus ou moins proches nous parvenaient. Parmi nous, des choses lugubres, des nouvelles terrifiantes circulaient à voix basses, et de terribles appréhensions nous parvenaient au cœur.

[Léon Gillet se réfugie dans la cave d’une maison voisine, celle des Vérenne]

Arrivés sur le seuil de la porte, les Allemands nous jetèrent brutalement dans la rue, puis nous ayant alignés à droite de la chapelle Saint-Roch, ils nous fouillèrent et nous conduisirent sous bonne escorte à l’écurie Bouille, rue Pont-en-Ile. Là, nous fûmes parqués comme des bêtes, brutalisés, mis en joue par des soldats excités.
De temps à autre, un officier pénétrait dans l’écurie en vociférant des menaces de mort. Puis il désignait un homme vieux ou jeune, pris au hasard, et le livrait aux soldats qui l’abattaient presqu’à bout portant.

Rue Pont-en-Ile (Collection Famille Bribosia)

A un moment donné, les yeux de l’officier rencontrèrent le regard de Camille Lemaire, il le livra aux soldats qui s’amusèrent à le meurtrir à coup de sabre et à coup de fusil ; son père qui assistait à son martyr, ne cessait de lui crier : "Courage, Camille ! Courage !"

A voir le régime barbare qu’on lui infligeait je ne savais que penser ; je croyais qu’il devait avoir commis quelqu’acte contraire aux circonstances ; rapidement d’ailleurs, j’acquis la conviction qu’il n’y avait de sa part aucune faute, car pour nous également le régime devenait plus cruel.[...]

"Nous devions passer par les armes"

[Vers 18h, les Allemands font sortir tout le monde et les poussent vers la rue Léopold]

Nous voici donc dans le cortège qui se dirigeait vers la rue Léopold où on nous fit arrêter devant l’habitation de M. Tschoffen. Dans les rangs le bruit circulait que nous allions travailler ; à ce moment, en effet, des troupes passaient avec des barques.

Mais nous fûmes bien trompés, nous devions passer par les armes, donc à la fusillade.

François Bribosia, Bourgmestre ff. de Dinant devant le mur Tschoffen (Collection Famille Bribosia)

Un commandement retentit ; on sépare les hommes des femmes et enfants qui furent refoulés dans la rue Léopold ; juste à ce moment j’aperçois ma mère ! Jugez mon contentement ! Mais que de larmes versées, car une seconde fois, il fallait se séparer. Aussitôt, un soldat arriva, me prit par le bras et me fit pénétrer dans le groupe des hommes en me lançant un coup de crosse de fusil. J’allai donc me placer auprès de mon oncle Jules Gillet, tout contre le mur Tschoffen, j’étais au quatrième rang.
Les préparatifs furent lents, on nous fit crier : "Vive l’Empereur ! Hourrah ! A bas la Belgique !"

En face de nous, à six mètres environ, sur le trottoir, une double ligne de soldats se rangea ; sans discontinuer des troupes défilaient entre eux et nous ; certaines nous insultaient et il en fût même qui s’amusèrent à nous cracher à la face [...]

Nous fûmes couchés en joue.

Un coup de sifflet retentit et ce fut la décharge, je m’abattis dans l’écroulement général : un moment je demeurai étourdi. Quand je repris mes sens, les exécuteurs tiraient encore dans le tas des victimes. Et les vieillards, les femmes et les enfants terrorisés, voyaient tout ; ils étaient massés à quelques mètres des cadavres.

J’attendis ! Un corps inerte me pesait sur le dos : M. A. Laforêt. J’avais la jambe droite broyée en-dessous du genou ; du sang coulait de partout, j’étais assoiffé, voilà ce qui me faisait le plus souffrir. Autour de moi, des râles, des supplications, des appels qui s’affaiblissaient.

Des pas lourds, des détonations, ces bandits achevaient les blessés.
Puis, un silence tomba [...]

Blessé mais vivant !

A la longue, après de longs efforts, je pus me dégager à grand peine, des corps enchevêtrés dans leur chute.

Ma blessure ne me faisait aucunement souffrir mais je dégoutais [sic] de sang ; impossible de me tenir debout, je me tire des cadavres en cul-de-jatte et je me dirige vers l’habitation de M. Frankinet, située vis-à-vis ; mon intention était de procurer à boire à mon ami d’infortune qui agonisait. J’entre chez M. Frankinet ; à peine y étais-je de cinq minutes que je m’évanouis ; tout espoir était perdu, car je repris mes sens que vers le matin ; je n’étais pas seul, j’étais en compagnie de Désiré Tihange, blessé grièvement. Je me dirige vers l’arrière-cuisine où je trouve un pot d’eau ; je revins sur mes pas et je fis boire Tihange qui se soulagea un peu. Je bus de même, et nous parlâmes de notre triste sort. Cette fois, ma blessure me cuisait ; je tremblais de fièvre ; assoiffé je bus encore, Tihange de même, mais à la deuxième gorgée, il se raidit, tomba à la renverse, il était mort !

Je demeurai donc seul toute la matinée ; vers une heure j’entendis parler du dehors et reconnus la voix de T. Vigoureux ; je sortis donc en enjambant le cadavre raide de Tihange.

Oh ! l’horreur du charnier ! Un épouvantable culbutis humain ; des corps les uns sur les autres en tas, troués, déchirés, abominablement tourmentés, livides, raidis et immobiles !

Je trouve donc deux survivants : T. Vigoureux blessé en plusieurs endroits et François Grigniet ayant une large plaie au ventre. [...]

Léon Gillet retrouve sa mère

Au soir tombant, Melle Nelly Laurent déboucha de la Place d’Armes. Ne pouvant nous transporter seule, elle alla chercher le domestique de M. Gillard. Ils installèrent Grigniet sur une échelle trouvée là, mais celui-ci souffrant trop [François Grigniet est décédé de ses blessures], ils durent l’abandonner après quelques pas, alors ils se chargèrent de me transporter à bras chez les Soeurs de la Charité où je fus soigné. [...]

Et le lendemain, j’eus la visite de ma pauvre mère qui avait été prisonnière Place de Meuse, certaines personnes qui étaient venues voir de leurs blessés l’avaient renseignée et elle s’était enfuie pour venir se jeter dans mes bras.

Ma blessure est grave, lui dis-je, mais nous sommes saufs.

Je restai là une huitaine de jours, puis je fus transporté à l’hôpital où je dus subir l’amputation de la jambe droite. J’y suis resté jusque fin décembre 1914 ; j’y fus très bien ; j’en suis sorti en bonne santé, et je n’ai qu’à remercier ces Sœurs qui se sont dévouées.

Références : GILLET Léon, Récit officiel d’un rescapé de la fusillade au mur Tshoffen Rue Léopold Dinant le 23 août 1914, Imprimerie L. Bourdeaux-Capelle, 1933, 14p.